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A propos Myriam Kalfon

Née le 2 Septembre 1984 à Jérusalem, j'ai grandi en France à Paris. De retour en Israël, cette-fois-ci à Tel-Aviv

Féminisme oblige ?

Comme beaucoup d’autres en ces temps électoraux, je m’intéresse à Valérie Trielweiler. Ce qu’elle dit, ce qu’elle pense, de quoi elle a l’air. La dame passionne,  à son cœur semi-défendant semble-t-il.

Une de ses déclarations me fait réfléchir. Première first lady- elle réfute l’appellation- à entrer à l’Élysée en union libre, elle voudrait aussi être la première à continuer à travailler. Honorable intention, même si comme ses nombreuses consœurs  journalistes en couple avec des élus, cela la condamne  dans le meilleur aux rubriques soigneusement apolitiques.  Il sera intéressant d’observer si, et le cas échéant, qui se risquera à l’employer. Ce qui me turlupine, ce sont les arguments déployés pour justifier cette volonté sans antécédents en V ième  République. “L’indépendance financière est vitale pour moi. J’ai vu ma mère demander à mon père de l’argent pour les courses et toute petite je me suis dit que je ne serais pas comme ça. Je continuerai de travailler car je dois élever mes enfants. Je ne vais pas vivre aux frais de l’État, ni à ceux de François, dont ce ne sont pas les enfants”. Voilà, de mémoire, le contenu des revendications. Plus l’assurance que beaucoup  l’ont encouragée à travailler, ce qui enverrait “un message fort pour les femmes”.

Je comprends très bien que Valérie T. se définisse en partie grâce à son travail, qu’elle aime son métier et qu’elle n’ait pas envie de renoncer à son activité parce que ce n’est pas l’usage républicain maintenant que son compagnon est président. Mais ce n’est pas cela que j’entends dans ses propos. Elle ne dit pas qu’elle veut continuer à faire ce qu’elle aime, elle dit qu’elle ne veut pas dépendre financièrement de son conjoint. Nuance.

Est-ce une question de génération ? Quand j’entends cela, je me dis qu’elle se trompe de cible. Clarifions-le : le féminisme a acquis aux femmes le droit de travailler. Or, un droit, à l’inverse d’un devoir, est une liberté que l’on choisit d’exercer ou non. Que je sache, la première raison de travailler est la nécessité de gagner de l’argent. Quand cette nécessité disparaît, il s’agit dés lors d’autre chose, d’épanouissement, de sens que l’on donne à sa vie, d’un engagement social par exemple, ou d’un sentiment d’utilité. Or, nombre de femmes tiennent absolument à garder leur indépendance financière au sein du couple, même lorsque la question matérielle est réglée, comme un gage de liberté. Qu’on veuille travailler pour s’épanouir, je le comprends, qu’on veuille travailler pour l’argent alors qu’on ne manque de rien, je le comprends moins. Comme si l’argent restait une question de pouvoir et que dans le couple, il s’agissait de le garder. Au cas ou. Pour ne pas se faire dicter son comportement. Pour être capable de partir à tout moment. Pour conserver sa liberté. Pour ne pas se sentir dépendante. Pour ne pas être perçue comme telle, dans une société qui crierait au réac?

Penser ainsi, c’est à mon avis, l’exact opposé du féminisme. C’est même signer son échec. Car que signifie vraiment l’égalité des sexes ? La guerre permanente, la méfiance, la lutte pour le pouvoir ? Non. Partir du principe que l’on est égaux, c’est ne pas avoir peur d’être dominée, écrasée. C’est faire du couple un libre partenariat dans lequel chacun apporte ce qu’il a, ce dont il dispose, ce qu’il est capable d’apporter à la relation. Ces contributions peuvent-elles être parfaitement identiques et égalitaires ? Non. Même si on laissait tomber absolument toutes les tentatives de définir ce qui est masculin et ce qui est féminin, il ne resterait plus qu’un seul constat: ce sont les femmes qui mettent au monde les enfants. Qui s’arrêtent de travaillent le minimum légal pour pouvoir accoucher. Qui allaitent au sein, le cas échéant. Tout le reste est interchangeable et le sera sans doute de plus en plus dans les années à venir. Mais il n’empêche: nous sommes différents. A partir de là, pourquoi exiger qu’un homme et une femme apporte exactement la même chose dans le couple ? Point de malentendus ici : si c’était Valérie Trielweiler qui était nommée présidente et François Hollande qui se lamentait parce qu’il ne pouvait pas rester à la tête du PS, je lui tiendrais le même discours.

Nul sexisme déguisé de ma part, je pense. Mais bien une volonté de comprendre jusqu’au bout ce que signifie l’égalité. Dans un groupe d’amis par exemple, il y a celui qui est drôle, celui qui sait toujours tout, celui à qui on peut venir se confier, celui qui gère l’organisation des sorties. Chacun est différent, chacun apporte sa personnalité, on ne demande à personne d’échanger les rôles au nom de l’égalité, et on n’essaye pas non plus de mesurer l’apport de chacun. Certains sont plus bruyants et visibles que d’autres mais le groupe tient grâce à l’ensemble. Pourquoi n’en irait-il pas de même dans le couple ? Si l’on se considère comme un tout, un duo, une cellule, alors qu’importe d’où vient l’argent ? Celui qui a la possibilité d’en rapporter le plus possible, à un moment T, grâce à des circonstances X, en fait bénéficier l’autre ou les autres. Peut-être que ce rôle s’invertira à un moment donné, peut-être que non. Mais la personne, homme ou femme, qui pourvoit aux besoins matériels du foyer ne reçoit-elle pas à son tour bien d’autres choses dont elle a besoin ? Nourriture intellectuelle, spirituelle, émotionnelle, sportive, ouverture à des mondes qu’elle ignore, soins, confort, soutien, bonne humeur, amour…. Dans le cas du couple présidentiel encore, ce que V. apporte à F. semble être assez évident pour qu’on ne s’y attarde pas. Pourquoi alors s’acharner à différencier? Tout se passe comme si Trielweiler, dont c’est la troisième union, semble vouloir anticiper sur une possible rupture et pouvoir alors partir les mains libres, sans remords ni sentiments d’obligations.

Dans mon couple, la question s’est posée de plein fouet. L’écart salarial entre nous est tout bonnement à multiplier par dix. Tout à fait. Un zéro de plus en bas de la fiche de paye, et même plus. Et, si nous restons dans les mêmes voies respectives, le fossé n’est pas prés de se rétrécir. Autant dire une dépendance financière affichée de mon côté parce que, somme toute logiquement, nous vivons en fonction de ses revenus et non des miens. Autant dire que j’ai paniqué quand je me suis aperçue de la situation dans laquelle je me mettais. Le fait d’accepter “autant” me faisait trembler de peur. Et si je finissais par m’en aller, est-ce qu’il aurait le sentiment que je l’ai exploité ? Et si il me faisait payer le prix ? Et si je devais lui rendre compte de toutes mes dépenses ? Et si son entourage y trouvait à redire ? Et si il me méprisait ? Et si je devenais une femme au foyer désespérée ? Et si… Derrière les mots, la terrible peur d’être dépendante, d’être incapable de survivre si j’étais quittée. La terreur de n’être plus moi-même, de ne plus me posséder, moi, ma capacité à vivre, à aller et venir dans le monde. Et puis je me suis rendue compte que, quoi qu’il arrive, je serais changée par ma vie à deux. Influencée, modelée, agie. Je ne suis plus la même qu’avant mon couple, je me suis agrandie, enrichie. Et que refuser de recevoir ce que la relation avait à me donner, à savoir entre autres, une vie confortable que je ne connaissais pas, n’était en aucun cas une garantie quant à une éventuelle vie après ce couple-là. Accepter de recevoir, dans tous les sens du terme, signifiait aussi comprendre ma valeur, comprendre à quel point je suis digne de recevoir et d’être aimée. Et que vivre à mes côtés est un don pour la personne que j’aime. Qu’il a autant besoin de moi que j’aie besoin de lui. Ce qui revient finalement à dire que nous sommes égaux avant tout parce que nous avons besoins de recevoir auprès des autres ce que nous n’avons pas. Que l’auto-suffisance est un mythe. Et que l’argent n’est plus ni moins qu’un besoin parmi d’autres.

Peut-être alors est-ce là la plus grave erreur d’avant le féminisme. Le fait de ne pas reconnaître en conscience, légalement, ouvertement, que les femmes, mêmes cantonnées chez elles, travaillaient et donnaient tout autant à leur foyer que leurs maris, sinon plus. Comme si le seul travail reconnu dans notre société est le travail de production, d’une action rémunérée. L’égalité des sexes se serait dés lors de reconnaître que chacun de deux adultes qui composent un foyer travaille à la vie de celui-ci. Que ce soit en rapportant un salaire, en élevant les enfants, en sortant le chien, ou en faisant à dîner. Et qu’il n’y a pas de tâche supérieure une autre. Mais une répartition qui se fait librement, consciemment, démocratiquement en fonction des aléas de la vie et des possibilités de chacun. Qui peut se renégocier régulièrement.

Utopie ? Je ne sais pas.

Mais espoir que le féminisme ne soit plus une lutte de pouvoir mais l’ouverture à un monde des possibles. La fin des rôles pré-écrits. Et le couple, un lieu d’apprentissage de l’autre, et par là, de moi-même. Une force supplémentaire pour se promener dans l’existence.

Je n’ai pas envie de juger Valérie Trielweiler parce qu’elle appartient à la génération de ma mère et qu’il me semble évident que beaucoup d’hommes de son âge luttent encore pour une domination passéiste. Mais je voudrais bien que son message  à la gente féminine soit qu’une femme libre n’est pas écrasée ou amoindrie par le succès de son compagnon. Que reconnaître que le président a besoin d’elle et qu’elle a besoin de lui n’est pas une tare, une imposture ou une faiblesse. Mais bien le signe d’un vrai compagnonnage.


Passé / Présent

Un temps pour l’un, un temps pour l’autre.

Difficulté de les conjuguer ensemble.

Il y a de l’euphorie à être dans le présent. Toutes les méthodes de coaching, de new age, vont par là. Je décide maintenant, à chaque seconde, ce que je fais et comment je le fais. Je re-crée ma vie à chaque minute. Je suis des méthodes, des conseils. Je suis quelque chose en mouvement, un trait d’union, une ligne lancée à l’infini, un corps qui se déplace. Je ne parle pas, je communique. Mes désirs, mes envies, mes objectifs, mes ordres. Je suis. Je suis un enfant. Je crée un système de points. Je note mes succès. J’exulte.

Et puis parfois ca cloche alors je me tourne vers le passé. Et là je parle. Des heures. De ce que j’ai vu, de ce que j’ai compris, avec mes amis, mon amoureux, avec moi-même surtout. Et comme je ré-ouvre les plaies, je souffre. Et tout cela prend du temps. Je me lève et je n’ai pas envie de me lever. Je me mets devant l’ordinateur et je n’ai pas envie de travailler. J’ai envie de faire l’amour et en même temps non. Je m’ennuie. Je tourne en rond. Je ne sais que faire. Je mange trop. Je réfléchis des heures.  Je me projette dans le futur en espérant pouvoir dire, ca valait le coup, ca va beaucoup mieux.

Je suis plongée dans le passé ces dernières semaines. Et parfois je me dis, il est temps de retrouver l’action, l’efficacité, mes blogs, mes listes, mon enthousiasme, en avant ! J’ai hâte de retrouver mon energie. Je me vois pleurnicher. Je vois l’énergie que cela demande à mon compagnon pour suivre. Je vois aussi les amis à qui cela plaît davantage. Les pro-psychologie, sentiments, les pro- ca-allait-pas-du-tout-pendant-trois-semaines-mais-maintenant-ca-va-mieux, alors quon sait très bien qu’elle redira la même chose dans un mois. Ceux et celles -souvent celles- qui sont constamment “en processus”. Ces amis qui me préfèrent ainsi, sans doute plus douce et compatissante. Moins sévère, moins incisive. C’est vrai que je me précipite moins pour donner des solutions, que je ne tranche plus.

Je suis un traitement intensif. Les thérapeutes me disent, patience, laisse faire. Je piaffe un peu. Je suis mécontente parfois,  la sensation d’éssouflement,  la fatigue constante, les choses qui traînent, les mails que je n’écris pas, les échéances que je rate et qui me font honte, un petit ventre qui pousse,  la sensation générale de léthargie, les peurs, les angoisses, les contradictions qui remontent à la surface. C’est tout un équilibre qui vacille.

Mais pour mieux se refaire, je le sens. Faire tomber le jeu de cartes pour être plus près des choses, plus en authenticité. Arrêter la contraception hormonale, par exemple, a été un choix difficile à assumer: l’acné, les enflements en tous genres, l’attention qu’il faut porter au calendrier, le manque de confort… Mais je suis heureuse d’avoir fait tomber cette barrière d’hormones entre moi et mon corps. Comme si je pouvais l’entendre d’avantage, le voir tel qu’il est. Il en est ainsi pour beaucoup de choses, en cessant de tout fourrer dans de grandes boites que j’étiquette, je suis soudain plus sensible aux nuances, plus compréhensive, plus humaine. Je ne prétends moins, je pose moins.

Est-ce que c’est cela qu’on appelle les “energies féminines et masculines” ? Est-ce que pour faire avancer les choses, prendre la vie à bras le corps, prendre des décisions, m’y tenir, je dois toujours être un peu en force avec moi-même ? Est-ce verser dans l’introspection sigifie automatiquement ne plus rien faire d’autre ? Je devine lentement qu’il s’agit de varier les plaisirs. Que je voudrais pouvoir associer les deux. Ne pas tout savoir au nom des autres, ne pas être constamment dans la brusquerie et ne pas non plus  tomber dans la neurasthénie, tenir les choses, les promesses, les obligations, le cap. Est-ce que cela peut devenir quelque chose de conscient ? Est-ce que je peux changer d’énergie comme de tenue, sportif le matin, chic le soir ? Je vois bien le danger des extrêmes. De celle qui ne lève jamais la tête de ses états d’âme à celui qui a posé une dalle de marbre dessus et ne saisit pas qu’il est malgré tout entravé.

Je voudrais aller dans le présent pour créer l’avenir mais ne pas fermer la porte au passé. C’est plus commode, plus efficace, de lui claquer la porte au nez, rejeter la souffrance en bloc. Mais alors je tue beaucoup d’autres choses en même temps, mon écoute, ma douceur, mon calme, mes affects, ma poésie parfois….

Faire peau neuve. Nettoyer. Se vider, décharger le passé.

Laisser passer la  légèreté.


Mon premier masque à gaz

Une scène étrange.
Nous patientons dans la queue d’un magasin de bricolage. Nous avons une discussion de couple : ca concerne les finances. Assis sur le mobilier de jardin du magasin, nous baissons la voix, de peur qu’on ne nous entende. Tout cela est bien normal. Sauf que nous patientons pour retirer nos masques à gaz. C’est comme ca en Israël, chaque citoyen a un numéro d’identité, des droits à la Sécu, un acte de naissance mais aussi un masque à gaz, attribué par le Front de commandement intérieur. On a décidé d’en distribuer des nouveaux, les derniers datent de la Guerre du Golfe, et sait-on jamais avec les récents développements iraniens. Il faut venir avec une carte d’identité, se présenter et ramener l’ancien engin. Mon amoureux ne l’a plus, il avait 8 ans à l’époque. Pas grave, réponse à tout : appelle un centre gouvernemental, tu payes une amende de 70 shekels et le jour est joué, on te donnera le nouveau. Moi, je n’ai pas d’amende à payer, je vivais en France dans les années 90, rien à ramener.

On s’en va avec nos petits cartons sous le bras. Il y a des consignes sur le côté de la boite en hébreu, en russe, en anglais et en arabe : maintenir au sec, ne pas ouvrir jusqu’à ordre contraire du Commandement intérieur. On partait à l’école avec nos cartons sur l’épaule, m’explique Erez. Quand une sirène retentissait, on courait dans la pièce hermétique et on mettait nos masques. Dans le magasin, les gens discutent, se bousculent un peu. Il y a toujours des numéros ici pour faire la file, à la banque, à la Poste, partout, les gens ont horreur d’attendre et encore plus de se faire doubler. Personne ne s’étonne vraiment de cette réalité si bizarre, stocker les masques à gaz comme les pâtes, sur l’étagère du garde-manger. On joue les durs, on plaisante, c’est à qui prendra la menance iranienne avec le plus de nonchalance. Et on continue.

Comme on continue durant la Journée de la Terre. C’est un jour que les Palestiniens commémorent chaque année en mémoire des terres perdues, passées sous le contrôle d’Israël. Cette année, particulièrement, les manifestations s’annoncent nombreuses. Débat : aller ou ne pas aller à Jérusalem, proche des frontières? Avoir peur ou pas ? Vivre normalement ou pas ? Il y a cette espèce d’obligation dans la société israélienne : plus jamais victimes. A chaque fois que le peuple est frappé, meurtri, retourner le plus vite possible à la normalité, ne pas s’épancher, continuer coute que coute, celui qui nous fera flancher n’est pas né ! Tout comme le Messie d’ailleurs…. On fait dans la persévérance chez nous. Donc ne pas s’affoler, ne pas commenter des heures durant, agir, agir, agir, rire autant que faire se peut et qui vivra verra. A prendre, littéralement, au pied de la lettre.

Dans le fond je me dis, statistiquement les accidents de la route tuent plus que les attentats. Le monde n’en continue pas moins de sortir de chez lui, de prendre le volant et de traverser la rue. Les bêtes dans la savane ne peuvent jamais savoir si aujourd’hui sera un jour comme un autre ou celui de leur trépas. Les accouchées, jusqu’à il y a peu, ne savaient pas si l’enfant allait vivre. Bref : il faut bien mourir d’une facon ou d’une autre. Mais y a-t-il un entre-deux entre le nihilisme cinglant et l’attachement un peu geignard à sa propre vie ?

La question est sans doute celle de la maitrise. Je fais des projets: je veux atteindre ceci ou cela, un diplôme, un statut professionel, un mariage, un enfant…En général, j’ai plusieurs projets en cours, si ce n’est des tas. Il y a ceux qui sont officiellement moins importants, mais qui prennent malgré tout de l’énergie: perdre deux kilos, ranger là-haut, voir ma soeur plus souvent, faire ce stage-là et puis celui-ci, cuisiner d’avantage…Du coup je fais des plannings, des listes, des emplois du temps, je veux, je veux, je veux, je navigue sans cesse entre toutes mes activités, mes temps de repos sont minutés. Et il faudrait admettre que tout cette course peut s’arrêter brutalement, un matin ? La course prend alors une toute autre signification…. Si je devais vivre cette journière comme la dernière ? Qu’est-ce qui serait plus important, qu’est-ce qui le serait moins ?

Je ne sais si la vie en Israël m’invite à d’avantage de contemplation ou d’action. Plus qu’ailleurs, je sais que le temps m’est compté, que la vie, l’armée, des terroristes peuvent m’enlever mon amoureux, un membre de ma famille, un ami… Et plus rien ne sera exactement comme avant. Alors, quoi ? Réfléchir au sens de ma vie tous les matins ? Consacrer le plus de temps possible aux gens que j’aime ? Ignorer tout cela et se dire que si ca tombera sur nous, on s’y confrontera à ce moment-là et pas maintenant ?
Je regarde les infos et je pense au courage des politiciens. On a coutume de toujours les critiquer, mais j’observe les Israéliens qui ont choisi cette voie-là et je me dis : quelle paire de couilles ! Aller au turbin dans ce pays de m… ! Et moi, là, sur mon canapé, qu’est-ce que je fais ? Ai-je un rôle à jouer ? Une certaine tension ne me quitte jamais. Il n’y a pas, ici, de calme campagne ou se réfugier. Ou peut-être est-ce moi dans le fond, qui suis tendue depuis l’enfance.

En attendant je demande à mon amoureux : tu trouves ca normal, toi, qu’on soit heureux ensemble ? Il ouvre de grands yeux. J’insiste : nan, mais je veux dire, t’avais toujours prévu ca, d’être bien avec quelqu’un ? Haussement d’épaules. Ben oui. Sûrement. En tout cas, je l’espérais.
Ben moi, je réfléchis tout haut, ca m’étonne. Je ne sais pas à quoi je m’attendais vraiment, mais je suis étonnée. Q’un homme et une femme vivent comme ca, dans l’harmonie. Qu’ils soient contents de leur sort. Mieux: reconnaissants. C’est ce que j’ai dit à mon père au téléphone, je me lève tous les matins et je remercie le Ciel. De quoi, ma fille, d’avoir rencontré quelqu’un de bien, de normal (en comparaison à tous ces excentriques) ? Non, papa, d’avoir cette chance, un ami, une âme proche de la mienne à qui raconter ce que je pense, avec qui partager l’existence.

Et j’ai vite ravalé la boule qui me montait à la gorge. Parce qu’on ne pleure pas devant son père, enfin.


Faire ou écrire

Je voudrais tant écrire.
Et je n’ai pas de sujet.
Il me semble que l’écriture naît d’une certaine angoisse, une question arrive, me frappe de plein fouet, j’en suis envahie pendant plusieurs jours, et une des facons de la résoudre, ou du moins d’apaiser l’anxiété est de l’écrire. Il y a désormais moins de place pour cela, quand je suis occupée à agir, à construire. Est-ce à dire que je suis moins sensible ? Je ne sais pas.
Je suis moins anxieuse parce que le chemin entre ma pensée et une action s’est raccourci. Je veux, je fais. Cela ne me plait pas, je modifie. Faut-il donc sortir de la vie pour écrire ?
Aujourd’hui, je me suis volontairement arrêtée quelques heures, me laissant bercer par le silence sur le canapé. Mon amoureux passe et repasse dans le salon, inquiet :” Tu n’as toujours pas bougé?!” “Non, je suis bien, pourquoi ca t’embête ?” “C’est que tu as ce regard rêveur qui me fait peur…”" Pourquoi ?” “Parce que généralement quand tu te plonges dans tes pensées, tu en ressors avec tes critiques envers moi, des choses qui ne vont pas, alors je m’angoisse à l’avance…” Voilà, je crois penser mais peut-être que je ressasse, et au passage je crée de l’inquiétude. Ah, je réponds, tu as voulu une intellectuelle, tu l’as eue !
Lui et moi, nous venons de familles très différentes. Dans la sienne, on descend de villageois et on en gardé une certaine distance avec “les choses du monde”, les voyages, la politique, l’introspection, tout cela n’est guère de mise à table. L’on parle donc des animaux de compagnies, de teléphones portables, d’anecdotes sur les voisins. Il n’est pas comme ca, lui, mais il est quand même habitué à parler de tout et de rien et de prendre cela pour une conversation. Chez nous, c’était le contraire, ésotérisme et gravité à toutes les sauces. D’ou mon aisance sur ce terrain là, celui des choses “sérieuses”, des questions existentielles à résoudre au saut du lit. Mais je me suis rendue compte avec le temps que cela pouvait épuiser tout le monde, moi y compris. Alors, j’essaye de rester attentive, légère, percevoir quand c’est adéquat et quand c’est plombant. Il y a là-dedans une habitude mortifère de chercher l’épaisseur dans la souffrance, l’intensité dans le drame. Comme si vivre heureux était reservé aux animaux et aux imbéciles.
Je n’en suis plus là, j’ai choisi un autre chemin, quelque chose qui me propulse à l’extérieur de moi-même, vers l’action, la vie, le positif. Je pense par exemple à la mainmise religieuse en Israël, à la montée de l’extremisme orthodoxe, à la restriction des libertés pour nous les laics et je n’ai plus envie d’en faire un billet, mais plutôt un combat politique. Comment faire advenir le mariage civil, c’est un sujet qui me touche j’ai envie de marier bientôt mais pas religieusement, ni à l’étranger, comment faire ? Contacter Yair Lapid, Daphne Leef, Noam Schalit, lancer des manifestations, créer les conditions que je veux dans le réel et non plus déplorer ce qui m’entrave, voilà désormais ce qui me vient à l’esprit.
Est-ce à dire que je ne peux plus écrire autrement que politiquement ? Qu’il n’y a plus de place pour l’observation et l’écriture introspective ? Qu’il faut forcément être desespéré pour créer ?
Je me sais écoutée et entendue par mes proches, je me fais confiance pour résoudre ce qui ne me convient pas, chaque obstacle, chaque dilemne, alors que me reste-t-il encore d’indispensable à dire ? Dans ce nouvel état, délaisser la souffrance serait donc délaisser la contemplation. Comme si être une citoyenne reponsable de ma vie et de ceux qui m’entourent n’allait pas de pair avec l’écriture, était incompatible. A moins que je ne puisse trouver une facon d’écouter le monde sans passer par la case larmoyante, me faire le réceptable d’autre chose…
Je pensais autrefois que ma vocation était de dire, d’exprimer, le mieux possible quelque chose de l’humain. En l’écrivant, le chantant, le filmant, peu importe. Mais cela ne me suffit plus, je voudrais faire quelques pas de plus, aller plus loin, m’occuper du destinataire, celui qui entend ce que j’ai dit, et comprendre avec lui ce qu’il en pense et ce que nous allons en faire ensemble. Est-ce à dire qu’il faut que je m’engage en politique ? Ou que je devienne coach ? Ou simplement que je m’attache à devenir une très bonne journaliste ?
Je n’ai pas encore de réponse.
Je sais simplement qu’un espace s’est ouvert, que j’aie désormais la liberté, la confiance et le courage de rêver plus grand.


Silence

Qu’y a-t-il donc à dire ?
Beaucoup de ce que je fais, de ce que j’aime, tourne autour de dire. J’écris au travail, j’aime chanter, je parle beaucoup avec les gens, avec les copines, je donne mon avis, c’est très important, que l’on m’écoute, que je sois pertinente, percutante.
J’ai souvent peur de n’avoir plus rien à dire. Je me creuse la tête, le soir, pour avoir quelque chose d’amusant à raconter à mon amoureux, pareil avec les amis; c’est fou le temps qu’on passe à dire comment on va. Au bureau quand on arrive, sur Facebook, au téléphone avec les gens à qui on parle souvent, puis avec la famille, les amis de Skype. Toute la journée, je ne fais que me raconter, finalement.
J’aime parler, je ne pourrais faire que ca, et je m’en sens souvent coupable. Arrête, tu en fais trop, tu vois bien que tu agaces. Curieuse valse entre lassitude et besoin impérissable de me raconter, entre timidité et assurance, exaltation et fatigue. Parfois, je parle, je parle, quand on me demande mon avis, quand je peux briller, et puis à la fin, il me reste un gout amer. A quoi bon tout cela ? Mon amoureux dit que je me gache. C’est vrai, je suis souvent de bon conseil, pourquoi me priver de ce plaisir-là, de la gratitude des amis, du plaisir d’aider et de dire ma facon de pensée ? Ce qui me gêne, c’est un sentiment de dépendance. Une étroite association entre silence, ennui et mort. Il ne faut pas de temps mort, surtout pas de temps mort, comme dans une sitcom américaine, tchac tchac tchac, enchainer, faire rire, étinceler.
Parce que la famille était un espace compliqué et souvent lourd, petite, j’ai cru, à tort, devoir jeter le bébé avec l’eau du bain. Tout ce que j’avais appris, y compris qu’on pouvait être ensemble sans avoir envie de se parler, ni sans que rien d’extraordinaire ne se passe, j’ai cru qu’on y était pas du tout, que la vie heureuse, c’était un enchainement d’instants Kodak. Me revient la stupeur éprouvée dans la voiture avec une famille que je portais aux nues, le silence était tombé, on ne rigolait plus et j’étais comme prétrifiée. Vite! Vite ! Distraire, absolument!
Aussi bien, quelle est la frontière entre agir, créer, modeler sa vie à souhait, vouloir, désirer… Et puis contempler, observer, se taire ? Je passe en mode “saltimbanque” presque automatiquement dans certaines situations, et je bois alors à grand traits cette attention que l’on me prodigue, un rire, une attention aigue, je prends tout et je le lance dans ce puits sans fond du besoin auquel il correspond. Chanter, écrire, parler… autant d’échos face au ravin, face à l’inconnu, est-ce qu’on m’écoute bien, est-ce que je suis entendue ? Est-ce que j’existe ?
Souvent, avec ceux qui me prêtent attention ou que je fais rire facilement, je n’arrive plus à m’arrêter. Une heure passée, je suis extatique, une journée, voir un week-end et je suis vidée. Vidée et en colère contre cette énergie qui s’est échappée. Parfois aussi, je suis en colère contre les copines que j’écoute trop bien et qui elles non plus ne savent plus s’arrêter….Ecouter, entendre, être entendue, combien de fois n’ai-je pas osé couper quelqu’un, qui pourtant radote, parce que j’ai trop peur que l’on me coupe moi, j’ai trop peur de ne pas intéresser quelqu’un, pour infliger ce que je prends pour une blessure à autrui….
Ici, aussi, la vie à deux m’enseigne. Je ne peux pas être à mon meilleur, passionante, excitante, tout le temps. J’en suis physiquement incapable, je n’en ai pas envie et il serait bien en peine de le supporter. Alors je me tais et je m’inquiète en même temps: sommes-nous ennuyeux ? Sommes-nous inintéressants ? La mort guette, la mort approche… Parfois je nous imagine très vieux, ratatinés, ridés de partout, assis main dans la main, tranquilles, satisfaits, les yeux vers le large. Faudra-t-il donc attendre tant de temps ? Il a du mal à s’asseoir, il parle et il gigote dans l’appartement, plus il est content, plus il bouge, je lui dis arrête tu me donnes le tournis, assieds-toi, et il me répond mais pourquoi tu me douches l’enthousiasme ? A l’inverse, quand je mets la radio, il s’agace, encore du bruit, j’en peux plus, la musique c’est mon métier, là j’ai envie de reposer mes oreilles….
Puis-je être silencieuse et vivante ? Puis-je communiquer, rire, partager sans m’épuiser, sans sentir que je me perds ? Confiance, ma fille, confiance…


Jouer à l’Onu

Il y quinze jours s’ouvrait la session  annuelle de l’Onu, au cours de laquelle l’Autorité Palestinienne avait décidé de présenter une requête d’adhésion aux Nations unies, ce qui signifie passer du statut d’observateur à celui d’Etat. Beaucoup de regards étaient tournés vers New-York cette semaine-là, et moi aussi, c’est le métier qui rentre, j’étais impatiente de savoir ce qu’Abbas dirait, ce que Netanyahou répondrait.

Samedi matin, nous regardons les extraits des discours. Bibi a un anglais à tomber par terre, Abbas est exaltant, le plus émouvant c’est la traductrice de l’arabe vers l’anglais qui elle aussi s’enflamme progressivement jusqu’à littéralement crier la phrase que son peuple attend. Sur les écrans, on voit la foule se lever à Ramallah. Beau moment. Je suis fière de Bibi aussi, avec son « Abu Mazen parlons cash ».

Après, tout rentre dans l’ordre. Le Quartet fait des propositions, les leaders ont gagné en popularité grâce à leurs discours. Et je m’interroge sur ce qui s’est véritablement passé. Ils ont tous les deux indéniablement très bien parlé, ils sont apparus nobles et fiers. Mais ensuite quoi ? Une fois qu’on a très bien énoncé ses intentions, qu’en fait-on, que se passe-t-il sur le terrain ?

Nous aussi cette semaine-là, nous avons joué à l’Onu. Une très bonne amie devenue adversaire parce qu’elle, que nous nous sommes senties menacées sur nos territoires respectifs. Parce qu’il n’y a pas de place pour deux. Parce que la peur est trop vive et que la colère prend le relais, l’une et l’autre s’alimentent sans fin.

Comme dans le conflit israélo-palestinien, la bonne intelligence a très vite tourné à l’animosité. Comme dans le conflit, le sentiment de menace nous a rendues féroces. Comme dans le conflit, les déclarations d’excellentes intentions se sont succédées. Cette semaine-là en particulier, l’homme avec qui je vis a écrit un mail formidable, puis j’ai suivi, quelques jours après. Et, en toute immodestie, je suis championne des missives du genre. C’est presque comme si je me fâchais exprès pour ensuite donner cours au lyrisme.  Je ne manque pas de fierté à ce sujet, je ne manque pas une occasion de souligner à quel point je sais mettre mon orgueil de côté, abattre les cartes, dévoiler mes sentiments, même les plus laids. Ce qui est vrai surtout, c’est que je sais les mettre en mots. Mais mes lettres valent-elles mieux que les discours politiques ?

Hier, je traduisais un entretien d’un député israélien, je l’ai déjà rencontré, il est chaleureux, débonnaire. Il est passé du journalisme à la politique, et il parlait de la difficulté à mesurer ses réussites dans son nouveau milieu. « Quand je prononce un bon discours, j’ai l’impression d’avoir changé le monde, » disait-il, « Et puis je descends de l’estrade et je m’aperçois que personne ne l’a entendu. »

Que valent les mots, même les mieux choisis ?

Quelques semaines plus tôt encore, j’étais en famille et une de mes tantes était là. Une avec qui j’aie eu un problème, il y a deux ans de cela, elle était en tort. J’avais très vite décidé de lui pardonner, ce n’était pas assez grave à mes yeux, même si certains s’en offusquaient davantage. Je ne lui tenais donc pas rigueur, mais je gardais quand même un air « t’en-as-d’la-chance-que-j’te-pardonne »,  juste au cas où,  juste pour signifier au monde que j’étais une grande dame, voyez comme je suis bonne et magnanime, mais pas trop quand même hein, il ne faudrait pas que l’on oublie l’offense. Et puis, ce jour-là, l’absurde de mon comportement m’a frappé, soit tu lâches, soit tu ne lâches pas, qu’est-ce que c’est que cet entre-deux ridicule ? J’ai donc recommencé à me comporter normalement, j’ai fait pleinement la paix avec ma tante.

Mais je ne la vois jamais, une fois tous les quelques mois, quelques heures, chez ma grand-mère. Elle n’a aucun impact réel sur ma vie.

L’autre, celle avec qui nous sommes aujourd’hui en conflit, est là tout le temps. D’abord dans le même espace de vie, le même appartement, désormais dans la même rue, à quelques pas.  Si elle disparaissant pour six mois en Australie, je l’oublierais probablement. Mais elle est bien là, dans nos pensées, elle est chère à l’homme avec qui je vis, je voudrais moi l’expédier en Ouzbékistan, il voudrait lui ne pas perdre une amitié qui l’a forgé, qui l’a aidé à vivre pendant dix ans.

Comme avec les Palestiniens, nous ne pouvons nous ignorer l’une l’autre. J’ai bien essayé pourtant, avec les mêmes arguments que nos chers leaders, j’ai brandi la thèse d’ « il n’y a pas de partenaire », moi je veux bien faire la paix mais elle c’est une terroriste. La vérité, à mon grand dam, c’est que cela ne change rien, ce « qu’elle » est, extrémiste, de mauvaise foi, ou simplement trop vulnérable, il me faut, moi, vivre avec ca d’une manière ou d’une autre.

Comme avec les Palestiniens, les milliers de factions, de mouvements, de partis qui divisent le pays se retrouvent à l’intérieur de moi. Un jour « Peace Now », un autre colon de chez colon. Je ne suis pas d’accord entre moi et moi, ca bascule et contre-bascule, un coup à droite un coup à gauche, la voix de la diplomatie ne tient jamais, celle de l’extrémisme non plus.

Comme avec les Palestiniens, je suis devenue moins naïve aussi. Paix à tout prix ! Paix à tout va ! Facile à dire de loin, facile à dire quand on n’en paye pas le prix. Le prix, ce n’est pas de descendre de son ego, je suis capable de le faire toutes les semaines, le prix ce n’est pas de reconnaître ses torts, de s’excuser, même si certains s’arrêtent peut-être là. Le prix c’est d’accepter d’avoir peur.

J’observe notre nouveau chat. Il n’est décidément pas content. On l’a arraché de son environnement familier, pire il s’est laissé avoir, on l’a eu avec de la nourriture. Après avoir été longtemps plus malin, un jour, clac, la porte de la cage s’est refermée sur lui et on l’a trimballé en voiture jusqu’en ville. Depuis, il est mort de peur et il nous le fait payer. Il a peur, et il a surtout peur qu’on l’y reprenne, il ne veut pas revivre le gouffre dans lequel il s’est noyé, ni l’humiliation. Il nous faut beaucoup de patience et de foi en lui. Nous sommes obligés de l’affamer pour qu’il consente à manger quand nous sommes là. Nous sommes obligés de subir sa défiance et ses paniques, tandis qu’en réalité nous voudrions seulement le caresser. Alors parfois je me mets en colère, je perds patience.

J’ai tellement peur d’être vulnérable. Ce n’est plus la peur de me blesser, c’est l’étape d’avant, c’est la peur qu’une situation d’impuissance survienne, c’est le moment humiliant, le moment où je m’en veux, comment est-ce que j’ai bien pu laisser arriver une chose pareille ? Je ne me préoccupe même pas du fait que souvent la blessure n’est pas si grave, que je m’en remets tout de suite ou presque.

En politique, la blessure est grave. Il s’agit de la vie des gens, d’attentats, de guerre, de crimes contre l’humanité. L’autre peut anéantir. Mais pas toujours à l’échelle d’un peuple. La preuve : nous nous en remettons, nous survivons, nous surmontons.  Ce qui reste c’est la peur, la peur que ca recommence, la peur qu’on me tire dessus et qu’on envoie mon homme à la guerre,  la peur du moment où je sentirai ma vie m’échapper, se couler hors les frontières rassurantes que je lui ai désignées.

Même chose pour l’autre, celle à qui j’en veux autant. J’ai peur de la peur. J’ai peur de me sentir menacée, de me sentir en position de faiblesse.

Faire la paix, ce serait alors surmonter cette peur de la peur. C’est pour mon chat d’accepter de faire à nouveau confiance à ceux qui l’ont trahis une première fois, et courir le risque que ca arrive encore. C’est pour moi d’accepter que je risque d’être blessée de nouveau, tout en sachant que je ferai tout pour l’éviter. C’est accepter de passer par ce long tunnel d’incertitudes, de repasser par l’endroit où je me suis fait mal au lieu de le contourner constamment. Il est des enfants qui remontent immédiatement sur le vélo après la plus belle chute de leur jeune existence, moi désormais je me méfiais – d’ailleurs j’ai mis du temps à y monter, sur le vélo. On ne m’y rependra plus, tombée une fois mais pas deux.

En réalité, je suis toute hérissée quand je tends la main pour faire la paix. J’aligne les belles phrases, mais je crève de trouille. Je tends la main, mais je suis prête à mordre. Et il suffit que l’autre batte des cils, lui aussi de frayeur, pour que je retourne sur le ring.

Je sais désormais que rien n’est moins simple que de cesser vraiment les hostilités. Qu’il ne s’agit pas, comme je le croyais, de quelques mots bien tournés, de bonnes intentions affichées. Qu’on peut jouer à l’Onu très longtemps. Que pour faire le pas suivant, il faut du courage, de la persévérance, et surtout beaucoup d’amour .


Alter

Quelque chose est en train de changer.

J’apprends à laisser de la place à l’autre, ma peur n’est plus aussi prédominante, massive…

S’il n’est pas comme moi, s’il ne pense pas comme moi, qu’est-ce que cela dit de ma propre opinion? De moi, de ma vie et de mes valeurs?

L’autre, très longtemps, devait être mon propre miroir, mais en mieux. Qu’il ait les mêmes pensées, les mêmes intentions, les mêmes envies, tout mais en mieux dit mieux formulé, mieux vécu. Il fallait qu’il soit ma source d’inspiration mais aussi celui qui approuve, bénit, absout. Moi à travers lui et lui à travers moi; des jumeaux, c’est peu dire.

La colère, le désespoir, l’abyme quand on touche le fond de ce vieux rêve. La colère surtout, héritée comme mécanisme familier et facile, et ces trois mots comme un couperet: tu me décois.

L’intransigeance glaciale de la peur. Qui suis-je si tu t’éloignes de moi? Qui suis-je si je n’ai pas raison envers et contre tout?

J’ai été tant de fois impuissant enfant, petit être livré à la folie du monde, à la violence des adultes, de l’Histoire. Je me suis vécu petit, brisé, contingent. Mais il n’en sera rien tu m’entends car avec ma colère, ma sainte colère, ma colère sacrée, je m’en vais renverser l’ordre des choses, imposer, règner, à violence violence et demie et double et triple même, je ne laisserai plus jamais personne me laisser croire que je ne suis rien.

Je n’ai pas compris que je me trompe, qu’ils se sont trompés. Qu’il ne s’agit pas de leur imposer, ni même d’expliquer quand c’est impossible, mais de changer d’avis sur moi, tranquillement, simplement. La révolution est toute petite, elle passe inapercue. Elle est à faire en moi, là dans mon sein et sous mon front. Et ils peinent tous mes petits soldats intérieurs, c’est bien normal, c’est les interrompre en pleine ivresse, leur dire les gars les panneaux, les flambaux c’est fini, rentrez chez vous. Ils sont soudain si désoeuvrés. Un  coup d’éclat, un petit scandal à l’horizon quand même? Non.

Tout cette énergie ne sait plus que faire, elle tourne à vide, elle déborde le réservoir. C’est un volcan qui se trouve  triste alors qu’il est endormi et aimerait retrouver la gloire d’antan, c’est des acteurs sans scène,  des pensionnaires à la retraite…

Ce n’est pas grave, je trouverai des solutions. Il s’agit de régénerescence, de transformation. Diriger les énergies ailleurs. Un changement, comme j’en subis tout le temps. Et c’est là le double apprentissage, ma colère, ma peur sont liées à l’angoisse terrible que ca bouge, que ca évolue. Je suis tellement peu sûr du sol sous mes pieds que je crie à la moindre secousse. Or l’autre a cela d’agacant. Je crois le connaître, je l’aime parce qu’il me flatte, il est ce que je  veux qu’il soit, donc lui et moi c’est la paire, un coup de génie, et c’est surtout moi le génie puisque je ne me trompe jamais.

Et puis crac, un beau matin ca se fissurre, en plein dedans, il fait d’un coup autre chose, qu’est-ce qui lui prend m’enfin, cette vie autonome soudain, il voit ca comme ca l’insolent, il est même sûr de lui et de ses positions, il en fait à sa tête et là ca ne va plus du tout, c ‘est plus ca mais alors plus tout, je suis choqué, dépité, déçu, indigné, je m’étouffe de colère, dans une seconde je ne pourrais même plus respirer…..

Il est dif-fé-rent.

Et moi, je suis seul.

Si je continue de croire, si seulement une partie de moi continue de croire, qu’être seul c’est forcément petit, brisé et contingent, alors cette découverte peut me mener aux bords de la folie, tout plutôt que cela; je hurle et me dechaîne, je suis une tempête, un ouragan, Irène n’a qu’a bien se tenir, et  mes proches aussi, ils le savent à force, qu’encourir mon courroux c’est pas de toute gaîté.

Un autre courant de pensée se developpe donc et c’est celui de se dire que ce que l’autre pense est sommes toutes assez intéressant. Car ce que je pense, moi, je le sais déjà, ce qu’il pense lui en revanche non. Et parfois-ô surprise- il pense bien et juste. Et parfois encore, il pense mal et bête et – ô cataclysme- je l’aime toujours, voire même d’avantage, bizarrement.

Parfois aussi il pense différement, et ca me blesse, ca tombe pile là où il ne fallait pas, dans mes blessures, mes ratures, là où j’ai honte d’avoir mal, là où je m’était dit un jour plutôt mourir que ca. Et je redeviens Irène, j’en crèverais d’indignation, comment peut-il, comment ose-t-il me marcher si directement sur les plates-bandes, j’envisage Al-Quaïda, la colère, la rage et la haine règnent sans partage.

L’avantage de grandir, c’est de comprendre que partir, ailleurs, tout sauf ça, est une illusion. Il ne s’agit pas de ne pas couper les ponts, arrêter les fous, opposer une fin de recevoir à ceux, quand même rares, qui veulement me nuire un point c’est tout, se sortir d’une situation lorsqu’elle est vraiment inextricable.

Mais les autres, ceux qu’en temps normal, à plat, à froid, j’estime et j’aime, ceux qui me veulent du bien ou du moins ne me veulent pas de mal, je les accueille désormais avec plus de calme. Je bénis même leur diversité. Nouvelle surprise: la vie peut être intéressante justement parce que tous ces gens ne pensent pas comme moi, et pas seulement grâce à cette succesion de drames que je crée tu comprends il m’a dit ça, du coup je lui ai répondu ça, et là je me suis mis à hurler, et c’était l’horreur….

Dans le pays où je vis, cette question est fondamentale. Les gens ne meurent pas seulement à la guerre, dans un attentat ou un cours d’émeutes; les gens sont prêts à mourir tous les jours, s’en prennent les uns aux autres, usent d’une violence indicible pour des questions d’opinion parce que c’est vital, c’est la terre, la vie, la famille, mon droit à déclarer mien un sol, mon droit d’exister, de protéger mes proches, mon droit de ne pas avoir peur tous les jours, mon droit de vivre fier et sans honte. C’est un pays où l’on pourrait presque pas vivre, tellement c’est dur, tellement le quotidien est une ébullition, un champ de bataille.

Mais peut-être est-ce là aussi une des nombreuses raisons pour lesquelles je l’aime, le champ de bataille est un champ de labours, il ne me laisse pas tranquille et je suis obligé de bouger, je suis obligé parce que c’est une question de vie et de mort, et finalement aussi de morale et de dignité, de me demander tous les jours ce que je pense, et comment je pourrais faire la paix avec eux, ces Etrangers, ceux qui tirent des roquettes sur mon peuple mais aussi ceux qui dans mon camp croient des choses impossibles à mon sens et m’en font payer le prix. Chez moi et au dehors, le privé et le politique, le laïc, le religieux, l’idéologique tout est là, constamment, sur la table, individu et citoyen.

Je me débats sans fin, et parfois j’en concois une immense lassitude, mais je suis, et cela sans aucun doute possible, vivant.


Un choix

Après deux mois de chômage, je commence à sentir tous les jours un peu plus la signification du mot “choix”. Mes obligations quotidiennes sont réduites. Bien sur, il y a les travaux que je fais pour gagner de l’argent, et puis une certaine forme de responsabilité accrue par rapport à la maison: il serait indécent de ne pas laver cette pile de vaisselle, puisque je passe plusieurs fois par jour devant. Mais, en fin de compte, je dispose d’une liberté totale, les journées s’égrènent devant moi, j’ouvre les yeux le matin et je me dis, alors qu’est-ce que je vais faire aujourd’hui, un peu comme le ferait quelqu’un de très travailleur, un jour de week-end. Je veux faire, je peux faire, mais les modalités de choix sont bien plus vastes qu’à l’ordinaire, je peux manger maintenant ou après, dormir encore un peu, rester en pyjama ou pas. Je ne suis pas habituée à toute cette latitude et parfois, bien sur, je m’y perds un peu, au début surtout j’avalais des chapitres de séries les uns après les autres, juste pour ne pas  sentir la journée qui passe. J’ai appris à m’organiser dans cette nouvelle forme de vie, je fais des listes et je les coche le soir; je me suis adaptée.

Néanmoins, la question de mon désir m’apparaît clairement, comme jamais auparavant.

 Je me souviens comme j’appréciais les périodes intenses d’examens, pour la raison que tout était simple: il fallait se lever à temps pour être à l’heure à la bibliothèque, emporter à manger, faire la queue, obtenir une place correcte…. C’est tout. Ensuite, il n’y avait plus qu’une longue plage d’effort intellectuel jusqu’à 22 heures, durant laquelle, après peut-être quelques difficultés au début, mon esprit s’absorbait complètement et oubliait tout le reste. En sortant, il y avait éventuellement un verre de vin dans un bar pour la détente et puis rentrer pas trop tard pour se lever a l’heure le lendemain. C’était des jours bénis, ou il n’y a avait plus de questions, plus de foules de petits choix à faire continuellement, m’occuper de ceci maintenant ou plus tard, aller d’abord à la gym, ou d’abord aux courses et ainsi de suite.

Il est des gens,  je vis avec un comme ça, qui n’abordent pas leur quotidien de façon aussi flottante, et peut-être poétique, mais au contraire comme une expédition à mener. Petits amirals sur leurs bateaux, ils partent a l’assaut, bien droits dans leurs bottes, et gars a celui qui tentera de les faire dévier de leur itinéraire. Leur regard est posé quelque part au loin, vers la contrée qu’ils convoitent, c’est l’Amérique ou rien; les îles perdues, les sirènes enchanteresses rencontrées en chemin,  ils les laissent à d’autres.

Question de styles, de tempéraments, certains sont plus ordonnés, voire rigides.  Là n’est pas la question qui me préoccupe. Il s’agit cependant de faire surgir, de la multitude des choses et des rencontres, un chemin qui est le mien et que je trace au fur et a mesure. Ou plutôt, non, le chemin advient quoi qu’il arrive, c’est la question de la destination qui compte, des relations entre ce que je souhaite, ce que je rêve, ce que je fais, et ce que j’obtiens. Que signifie ce triangle: désirer, vouloir, obtenir?

Je m’aperçois que dés l’enfance, je n’ai pas eu beaucoup de place pour m’y exercer. Il m’a semblé, j’ai cru, d’après le style de vie que nous menions, d’après les adultes qui m’entouraient que l’on pouvait bien vouloir, les circonstances s’imposaient a nous, qu’il y a en l’homme des forces plus grandes que lui, plus tard j’ai appris que la psychanalyse appelait ça inconscient, qu’il n’y a pas de maîtrise,  que dire “Je” est un peu comme raconter une blague. Que peut vouloir un enfant lorsqu’il est occupé a se faire petit, à déchiffrer des situations qu’il ne comprend pas? Alors, je me suis mise à rêver, beaucoup, presque tout le temps, j’en trébuchais dans la rue tellement mon esprit était ailleurs. J’imaginais que la vie était différente, que je vivais à une autre époque, ou que maman et moi vivions dans une belle maison. Je développais la rêverie jusqu’aux petits détails, je voyais les meubles, les tissus, les habits, les rictus et les expressions sur les visages des gens…

J’en ai gardé aujourd’hui une capacité créative et joliment enfantine, a mon amoureux qui me reproche de ne pas avoir remis la boite de chewing-gum à sa place, je raconte que la boite rêve de sortir voir le vaste monde depuis qu’elle est boite, que toutes les nuits, pâtes, riz, gâteaux et bonbons font la java dans le placard mais que seule la petite boite ne se contente pas de sa vie alimentaire, qu’elle fomente des projets d’évasion depuis des mois, qu’à l’instant ou je l’ai saisie pour sortir, elle a tremblé de joie, distribué des baisers d’adieux éplorés, et maintenant,  comme ça, sans préavis, je m’en vais la remettre dans le placard, briser ses rêves d’un seul coup…. Mon amoureux rigole, et tolère mon bazar.

Autre avantage, j’ai toujours des tas d’idées pour planifier des événements dans le futur lointain… la maison de mes rêves dans un village,  l’éducation trilingue de mes enfants, notre mariage, les 90 ans de ma grand-mère,  mon discours de remerciement au festival de Cannes, ma première interview en anglais, une idée de film, puis une autre, puis une autre, le mail d’invitation a mon anniversaire, la deco…. Avec toutes mes idées, on remplirait des cahiers, et je les aime bien, même si, à force d’en produire, j’en oublie aussi une bonne partie.

Cependant, les jours passent les uns après les autres, et ensemble ils forment une année. Pour trouver du travail par exemple, je dois faire, et plus seulement imaginer. Alors les problèmes commencent, les taches ne s’effectuent pas comme je voudrais, je rencontre des obstacles imprévus, des délais, des réponses demain, la semaine prochaine, parfois pas de réponse du tout, et ma liste pourtant si claire,  si jolie, devient cambrousse. Plus de cap, plus de nord, des chemins de traverse, oui, mais pour aller ou, je l’ignore. Le réel devient comme un puzzle éparpillé, tous les morceaux sont partis dans toutes les directions.

Alors, bien sur, c’est souvent sympathique, voire cocasse. J’ai une amie comme moi mais en pire, la moindre de ses journées est à se plier de rire, pas forcement pour ce qui s’est passé, mais pour la façon dont elle la raconte, les idées et les associations qui lui sont venues en chemin. Une vraie comédie à elle toute seule, elle parle, elle parle, elle pourrait ne jamais s’arrêter. Elle écrit, elle aussi, évidemment, et elle peine tant à finir un manuscrit….

Question de style, de tempérament, mais aussi de foi, de confiance.

Bourdieu  soutient,  dans La domination masculine,  que l’intuition féminine que l’on qualifie si souvent d’innée, n’est peut-être que le résultat d’un asservissement millénaire: habituées à dépendre du bon vouloir des hommes, de leurs caprices, les femmes auraient développé leurs facultés intuitives, aiguisé leur sens afin de deviner par ou le vent souffle, appris à déceler rapidement les mouvements psychologiques et a les manipuler dans la mesure du possible, puisque exprimer franchement une volonté, un désir, un projet personnel, était impensable.

Par extrapolation, est-ce qu’un esprit rêveur, prompte aux associations, imaginatif, en dehors d’une certaine disposition génétique, serait le résultat d’une éducation ou l’enfant aurait peu de place pour désirer délibérément et exercer sa volonté a l’aune des conditions? Au-delà de la pratique, de l’habitude de faire en dépit des circonstances parfois défavorables, il y a aussi une question de croyance en moi, de croyance en la possibilité que “Je” compte vraiment. “Je” peux faire, désirer, et même parfois changer quelque chose dans le monde, à condition de persister. I had a dream….et Marthin Luther King a effectivement changé quelque chose, durablement.

Qu’est-ce qui s’est passé pour que cet homme-la y croit? Quelle substance magique y avait-il dans le lait de sa mère? A-t-il appris tout seul?

Il me semble que ce qui renaît aujourd’hui dans les théories new age, dans le coaching, était autrefois dans les religions monothéistes, sous une forme que nous avons oubliée. Par exemple, dans le judaïsme, il existe des prières de gratitude pour toutes les actions du jour, se lever, se coucher, se laver les mains, manger, aller aux toilettes, accueillir le Sabbat… Notre monde laïque y voit une contrainte, et c’est sans doute ce que cela peut devenir, une fois dénaturé. Mais on peut voir aussi dans cette exigence le constat que l’homme peut si facilement se perdre, oublier ce qu’il est, la chance qu’il a,  l’importance d’être reconnaissant… Si j’apprends à dire merci pour le pain qui est  sur ma table, j’apprends aussi à me dire merci, je vois le plein, ce  qu’il y a, ce qui existe dejà et je crois alors à mon rêve. Puisque tout est miracle, pourquoi n’en serais-je pas un, moi ?

Ici aussi, je sens que j’aie le choix. Le tableau se précise, de la multitude des choses émerge une figure, un tracé, je ne suis plus jetée dans le chaos de l’univers, ballottée par les flots comme un petit paquet. Il y a le réel qui me touche, me heurte, me transperce et m’effleure. Et il y a ma capacité à choisir ce que j’en fais, à modeler, travailler, recracher ce qui m’arrive, à y imprimer un sens qui ne dépend que de moi.

Longtemps j’ai été terriblement opprimée par les circonstances, je croyais que la vie était vingt fois trop lourde, les statistiques me hurlaient aux oreilles, tu es comme ton père,  tu es comme ta mère, une enfant de famille éclatée fera les mêmes erreurs, une enfant de  famille pauvre doit obligatoirement choisir un métier sérieux et stable, les Juifs sont comme ci, les Français comme cela, les Israéliens n’en parlons pas… Je disais, “oui”, “non”, petite poupée façonnée par d’autres, je me révoltais, je me lamentais, mais je croyais ce que l’on me disait.

Le secret bien gardé, c’est que c’est confortable. Ne pas y croire, ne pas vouloir, ne pas faire, gâcher l’amour tout de suite pour ne surtout pas prendre le risque que ça marche, c’est  plus facile.  Statut quo.

Cette fois, j’ai choisi d’aimer et du coup j’ai peur, tout le temps, qu’on me le prenne, qu’il s’en aille, que ça s’arrête. Je suis prête parfois à renoncer entièrement, je suis prête a faire des choses très moches,  par peur. Je-l-’ai-je- le -garde, semble dire mon esprit, cramponné, absolument terrifié et ébahi qu’on en soit là, que l’entité dont il a la charge ait pris un tel risque. D’ailleurs, il se demande bien ou il était pendant le vote, on a decidé sans lui parce que sinon, il aurait clairement mis son veto, se lancer comme ca sans savoir de quoi demain sera fait, s’attacher à autrui, alors que toutes les statistiques et tous les sondages montrent que…..

Rien au monde ne justifie mon choix. Je  le voudrais absolument, parce que j’aie peur de choisir en toute liberté, en toute confiance, misant forcement un peu sur le hasard, la chance, la vie et ma capacité a rebondir en cas – enfer! damnation! – d’échec, je voudrais que les objets choisis soient parfaits, indiscutables, le compagnon idéal, le parcours sans faute. Si les autres pensent que; si les autres  m’envient, alors j’ai tout bon. J’oublie que cela n’existe pas, ou plutôt je croyais que ça arrivait, les choix sans peur, les options entièrement sauves. Je les cherchais inlassablement, croyant à chaque fois que si j’avais trouvé une faille à mon objet, un défaut à l’amant, une déception à l’activité professionnelle,  je m’étais trompée, ce n’était pas ça,  ça ne pouvait pas être ça. Que quand j’aurais trouvé, je saurais prendre toutes les mesures, tous les risques. Que quand j’aurais trouvé, je le saurais sans  aucun doute possible.

En vérité, il n’y a rien d’autre que mon choix. Que je soupèse, mûris, réfléchis mais que rien ne rend indiscutable ou impérissable. Qui s’accompagne inévitablement de prix parfois très lourds, de peurs, de douleurs, de déceptions, de dangers. La constance est à rechercher en moi, et non pas dans l’objet, qui lui peut prendre tous les jours une couleur différente. Je choisis, je me tiens à mon choix, je le nourris et le soutiens, j’accepte que je n’en maîtriserai jamais totalement les conséquences, j’en profite.

Petit à petit, je découvre cette confiance-là. Si je me fais confiance, si j’aime mes choix, alors le monde a moins besoin d’être parfait et de fournir constamment des preuves de sa perfection, alors je ne remets pas tout en question tous les jours, alors j’ai moins peur.

Et alors, peut-être que je peux – mais chut! quelle indécence!- commencer à me détendre, commencer à apprécier chaque pas que je fais, ne plus penser que la joie est la-bas, quand ceci ou quand cela, mais maintenant, en achevant ce texte, en cherchant un travail que je vais pouvoir aimer, en accordant le temps au temps, et en me pressant quand j’en ai envie – bref, en moi.


Vulnérable

Apéritif en terrasse avec une amie que je n’ai pas vue depuis un an. Rires et légèreté. Je suis heureuse de la voir, et je suis tout aussi heureuse de retrouver mon moi social, celui en français, celui où je maîtrise la langue avec délectation, où je retrouve mes repères parisiens, mes tournures de phrases et mes tics de langage. Celui surtout, plus universel, où “Je” est facilement, naturellement mis en scène, où je peux être ce moi tout en projets, en intelligence et en savoureuse auto-dérision.

C’est ainsi que nous déambulons entre gens de bonne compagnie, cultivés, bien élevés. Peu importe d’ailleurs s’il s’agit de nouvelles connaissances, de networking professionnel ou de réelles amitiés. Se raconter est un art, même en toute sincérité, en toute intimité. Un lieu de séduction.

Par opposition, le couple. Le temps où l’on se racontait ainsi, le début, les prémisses de la rencontre entre deux adultes sachant bien parler, est passé. Bien sûr, on continue à parler, parfois très sérieusement. Il y a toutes ces situations, ces scènes privilégiées pour la parole du couple : en voiture, le soir au lit, en cuisine, au téléphone toute la journée, par mail et tous ses dérivés technologiques, un peu plus rarement, face à face au restaurant ou au café. Bref, on parle, on discute, on débat, on décide, on pleure, on râle,  on gagatise. Mais la parole est autre, elle dit autre chose de soi.

Face à lui, je ne suis plus cette jeune femme éloquente. Je suis un être compliqué avec ses peurs et ses fiertés, avec ses insuffisances, ses erreurs, ses envies non avouées, ses désirs contradictoires, sa délicatesse et sa violence.

Je ne suis plus cette adulte intellectuelle, mais une ex-enfant effrayée, incertaine, jalouse parfois, inquiète et tendre, j’ai envie de parler comme un bébé, d’être rassurée et cajolée, je pourrais certains jours mendier de l’affection toute la journée.

Je ne suis plus un corps caché et fantasmé, mais une réalité bien tangible, avec ses imperfections, ses besoins et ses maladies inavouables. Un corps parfois entr’apercu seulement dans le bref passage entre les vêtements de la journée et le pyjama Pilou, rappelant avec un peu trop d’acuité la familiale promiscuité.

Bref, il voit tout, le meilleur et le pire.

Et mon ego, le sien, hurlent à l’idée d’être ainsi dévoilés. A l’idée de se côtoyer ainsi sans plus pouvoir se cacher. Double inquiétude: je voudrais savoir tout de lui afin qu’il ne me cache rien, mais je ne suis pas sûre, si je lui montre mon tout, qu’il l’aimera. Peur brutale et viscérale.

J’aime et je perds le contrôle. De la distance avec laquelle je me laisse approcher, de ce qu’il voit de moi, de ce qu’il en pense aussi, et parfois, scandaleusement, il trouve quelque chose à redire.  On ose aimer, et alors on baisse la garde, on laisse tout sortir le bon et le moins bon, et surtout, le fantasme de l’amour total et inconditionnel, celui où il aimera tout sans partage, où je n’aurais jamais peur qu’on me le prenne, où on aurait jamais besoin de lutter pour le pouvoir, où il sera, intégralement et sans exceptions, tout ce que je veux.

Parfois je déteste ce que je suis quand j’aime. Devenir cet être affaibli et co-dépendant, être obligée de n’être qu’une simple mortelle, savoir que ce que je ne lui apporte pas il le fantasme chez d’autres, ne plus pouvoir décider grand’chose sans qu’il  n’en paye également le prix, souffrir. Alors la colère éclate sous le premier prétexte qui passe. On se déchire pour une raison très rationnelle, mais sous les arguments bien taillés, je sens une violence qui se déchaîne et qui n’a rien à voir. Celle d’un ego bâti depuis bientôt trente ans, qui trouve qu’il fait très bien son travail, on a jamais vu meilleur attaché de presse, à colmater et cacher toutes les fissures, et soudain, paf, relégué, viré sans préavis. Et il rugit de rage en voyant ainsi  ses principes bafoués. Toujours être intéressante et spirituelle chez moi, vlan. Toujours maîtriser son environnement et ses émotions pour lui, ba da boum. Et re-vlan. Et re-ba da boum.

Difficile, effroyable lâcher prise. Prix ô combien élevé de la relation au quotidien. On se surprend alors à envier les célibataires, ils vont se coucher  avec qui et quand ils veulent, les sous-vêtements sales passent inaperçus, la paresse et le bordel aussi…

Ainsi accompagnée au jour le jour, je ne peux être rien d’autre que moi. Le reste, les frontières que je me suis dessinées, les masques que j’avais pris l’habitude de porter, en prennent un sacré coup. Bon débarras souvent, certaines armures ne servaient plus depuis longtemps, d’autres sont fondées sur des béances, les remuer fait un mal de chien.

Vivre ensemble est d’une force immense, un apprentissage. Un lieu où je me sens parfois si vulnérable, jusqu’au vertige.


Le plus beau jour de ma vie

Grand mariage fastueux. Les us sont à l’israélienne, le chic à la française – ou plutôt dans ce cas, façon Sentier. Deux cent invités sont venus, pour la plupart de France, avec bagages, enfants et robes longues. Deux soeurs jumelles, chacune avec maris et enfants en bas âge, ont pris deux baby-sitter, dont moi, pour festoyer tranquillement. L’une a même engagé la jeune fille jusqu’au lendemain , ch’rai trop éclatée pour le bib’ de six heures, tu restes jusqu’au matin? J’en conclus avec ma légendaire perspicacité que l’argent, dans le milieu où se situe l’action, n’est pas un problème. Mais quand même, je suis effarée. Par le luxe et les moyens déployés. Tout ce monde est logé au Dan, un cinq étoiles sur la plage de Tel-Aviv, les robes sont couture, les bébés en costumes. A elle seule, l’immense couronne de fleurs qui trône au dessus de l’autel doit coûter un bras et deux jambes; dans le judaïsme, on se marie sous un dais – la Hupa-  transférable d’un lieu à un autre, souvent placée dans un jardin. Si c’était un film, ca serait Gad Elamleh à la rencontre de Julia Roberts.

Dans le fond, que m’importent ces dépenses puisque visiblement ces gens en ont les moyens. Ils me font rire, en réalité, à correspondre si exactement aux caricatures que l’on fait d’eux dans les films qui leur sont consacrés. Tout y est: la gestuelle et le vocabulaire, les goûts nouveaux riches et la chaleur orientale. Une maman à son fils, tu m’as soûlée, j’te jure tu m’as soûlée, ca va mal se finir, j’t'éclates, tu m’entends? Un homme d’affaires au téléphone, sur la Torah, écoute-moi bien…Aux deux petits que l’on m’a confié, j’essaye d’expliquer tout un tas de choses:

-Pouqwa la ma’iée elle pleu’?

-Parce qu’elle est émue.

-Pouqwa l’est  ’mue?

-Parce que le mariage c’est important. Parce qu’on se marie qu’une fois dans la vie (j’allais dire “en principe” mais je me retiens, j’ai déjà du mal à leur expliquer quelque chose de simple, alors une nuance…).

-Elle pleu’ pa’ce que le ma’iage c’est impo’tant?

-Oui, voilà.

C’est bien ça qui me tarabuste, le “en principe”. Bien sûr, les différences culturelles font que dans certains milieux, on divorce moins. Chez ces gens-là, les valeurs familiales pèsent lourd. Il n’empêche, avec l’irritabilité et la patience zéro que je leur trouve, je vois mal comment ils se débrouillent pour faire tenir leurs mariages. Ou peut-être que cela fait partie du deal: se marier, faire des enfants, les marier, s’occuper des petits-enfants, et pendant ce temps-là, s’insupporter…

Reste que partout, et de plus en en plus, tout le monde divorce. Non, excusez-moi, je m’emporte: 50% des gens divorcent à Paris, et un couple sur trois en province (je ne me souviens plus d’où proviennent ces chiffres, je les ai lus quelque part en tout cas, et comme ceci n’est pas un article Wikipédia, vous ne m’en voudrez pas).

Donc, l’affaire n’est pas sûre, ça, nous sommes tous au courant. Et pourtant, nous continuions à faire comme si c’était absolument définitif. Comment expliquer autrement la débauche des moyens, la solennité avec laquelle les membres de la famille défilent, l’impatience en attendant la mariée, les chuchotements qui accompagnent le dévoilement de la robe, le soin et l’argent apportés à toutes choses? Hier, ”Just Perfect”, une agence spécialisée  (dans le mariage juif français en Israël, visiblement), avait pris en charge l’évènement, ils étaient là, oreillettes et talkies-wakies, la mariée arrive, écartez-vous, attention, regardez bien la caméra. D’ailleurs la mariée n’a pas remplit sa part du contrat, sur le chemin vers la Hupa, au lieu d’avoir l’air extasiée, elle pleurait à chaudes larmes, assez proche de la crise de nerfs, au bras de son père qui n’avait pas bien l’air de savoir comment gérer toute cette émotivité.

L’affaire n’est pas sûre, et pourtant beaucoup d’entre nous continuent d’avoir envie de se marier, alors que l’on peut parfaitement faire reconnaître son union -hétérosexuelle, seulement, en ce qui concerne les enfants, et c’est bien dommage- en dehors des liens du mariage. C’est aussi mon propre cas, je l’admets toute honte bue, je m’intéresse désormais aux détails logistiques, j’écoute les récits des couples plus ou moins jeunes, je me renseigne ah bon, il l’a demandée en mariage comme ça? C’est nuuuuul. Et mon côté femme de tête est profondément déstabilisé par cet accès de midinetterie. Mais enfin, qu’est-ce qui te prend, après Sartre et Beauvoir, après La Vie sexuelle de Catherine M., après le mépris des institutions bourgeoises et les rêveries libertines, après Sex and the City (remarquez cet exemple est controversable, comme beaucoup de séries américaines soi-disant de notre temps), après tout ça, toi aussi tu veux ta comédie romantique? Et pire, bien pire, tu es la première dans le couple à y penser, tu vas  donc devenir comme toutes ces bonnes femmes hystériques à manœuvrer plus ou moins finement pour qu’il te demande en mariage, alors que quitte à se marier, autant avoir l’élégance de ne pas avoir l’air d’y toucher, la nonchalance, oui vous comprenez moi ca m’est égal, mais lui en avait tellement envie…. Tu vas devenir une de ces idiotes qui parlent des heures des détails de la robe, et des sachets à dragées, qui pleurent et veulent que tout soit parfait…. Horreur!

Certes, le mariage n’est pas obligé  d’être aussi communément standard que celui auquel j’ai assisté hier, on peut le faire à sa façon, pieds nus, un orchestre klezmer/gitan, dans le jardin de ses parents ou à la plage par exemple (Rires entendus du public)…. Mais le mariage reste le mariage, cette institution si malmenée, idéalisée, commercialisée, conceptualisée, crainte, trahie, une façon de se jurer des choses si méconnues de nos jours: respect, fidélité, loyauté, longévité, endurance. Qui? Comment? De quoi parle-t-on dans notre monde où l’on s’impatiente quand l’Iphone est trop lent, où l’on suit en dir-ect l’audience de DSK, où tout est toujours interchangeable.

Est-ce que j’aurais du expliquer à ces enfants sous-stimulés intellectuellement qu’un mariage c’est “en principe ” pour toujours? Est-ce là la solution de nos générations à venir, l’écart, le cynisme, le postmodernisme de ces guillemets?  Ou, pour le dire plus gaîment, la lucidité, la flexibilité et l’audace de notre société?

Est-ce qu’on devrait carrément arrêter de se marier, pour quoi faire, c’est plus écolo, toute cette électricité gaspillée?

La question reste complètement ouverte. Pour moi, la réponse n’est pas dans les six photographes, les robes falbalas, les reprises survoltées de Beyoncé et le repas à cinq plats. Reste que, même s’il n’y a aucune urgence, je vais bien devoir trouver ma propre réponse, entre crainte et désir, dans les années futures.


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