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“Tall dark stranger” ou le mépris de Woody

Je suis sortie de la séance en colère, révoltée.

Mon compagnon de visionnage s’est accordé pour dire qu’il s’agissait d’un film cynique et assez inutile. Mais somme toute inoffensif comparé à la masse commerciale qui pollue nos écrans. Ce avec quoi je n’étais pas d’accord, et même après un débat animé au-dessus d’une assiette de houmous, j’ai mis plusieurs jours à comprendre pourquoi.

Jusqu’il y a peu, Woody Allen faisait partie des auteurs auxquels j’accordais ma sympathie instinctivement. Humour noire, précision psychologique, répliques ciselées, justesse de ses acteurs. Je pensais qu’il parlait de la vie -la sienne, toutes ces blondes ingénues!- avec discernement et élégance. Et cela s’accordait avec l’une des grandes idées avec laquelle j’ai été éduquée: dédaigner le bonheur, car le malheur est tellement plus intéressant. Comme le dit Tolstoï: “Toutes les familles heureuses se ressemblent; mais chaque famille malheureuse l’est à sa façon”. Ou encore, le malheur est raffiné et intelligent, le bonheur est plat et mainstream.

Du point de vue culturel, musical, cinématographique, cela voulait dire rejeter le populaire. Oh, l’on regardait bien des films américains à la télévision, pour s’accorder un peu de répit, comme le chocolat noir ou le verre de vin rouge aux repas, mais il y avait toujours un moment où la phrase maternelle tombait comme un couperet: “Pfff, décidément, ces Américains…..”.

Comme si discerner voulait toujours dire souffrir. Et choisir l’optimisme, l’amour de la vie, être un peu crétin. L’intelligence, la vraie, consistait à voir que partout le noir était mélangé au blanc.  ”Le gris, ma chérie, vois bien le gris”. Tout bonheur familial est donc suspect, toute réussite critiquable par son moteur, le besoin de reconnaissance, toute gaieté, vulgaire.

Du côté de l’art, cela veut snobisme. Les élites critiques. Cela n’est pas faux, en un sens. Décrire la souffrance requiert de la complexité, de la profondeur, un regard. Le malheur rend intelligent, il développe les ressources mentales, affectives. Mais ici surgit un carrefour: le choix de l’artiste, sa responsabilité.

Dire avec force, raconter avec finesse les affres de la condition humaine, oui, mais pourquoi? Dans le dernier Woody Allen, la noirceur est au service de la noirceur. Aucun espoir, aucun amour pour les personnages, misérables et ridicules. Woody renvoie le spectateur chez lui avec un message cynique et dégradant. Et il est triste, je trouve, que l’on donne de l’argent à cette vision misanthrope, qui s’exprime bien assez ailleurs et bien mieux, au pretexte que la mécanique est bien huilée, alors que d’autres oeuvres attendent dans les cartons, et savent, peut-être, parler de la beauté et de la grandeur de l’humain.

Car où est la limite? Où s’arrête l’intelligence, où commence le cynisme, autrement dit la destructivité? Que vaut la critique faite sans amour?

Elévée comme je l’ai décrit plus haut, j’ai fredonné des refrains populaires, dansé sur de la musique commerciale sans jamais prêter attention à ses paroles, puisque étiquetée “idiote”. Et soudain, à mes oreilles étonnées, résonnent des messages d’amour, d’espoir et de foi en l’humain. Idem dans la littéraire, dite populaire, rejetée avec dédain par la critique, who knows so much better.

Il ne s’agit pas ici d’une apologie du cinéma commercial face au cinéma d’auteur. Mais bien d’un piège dans lequel Allen semble être tombé. Celui du mépris, à l’abri derrière son label d’intelligence. Et  là s’arrête l’inoffensif.  Car à chaque fois qu’il ne s’aime pas, l’être humain fait le mal, en lui-même et autour de lui. Il blesse, dégrade et insulte ce qu’il a de plus cher: lui-même.

Woody Allen est gâté. Il peut, chaque année, et à loisir, s’exprimer par le biais des meilleurs acteurs du monde.

Je trouve que cette fois-çi, il a craché dans la soupe.


Le vocabulaire de l’amour

Par delà les intrigues, il est frappant d’écouter le champ lexical employé pour décrire les relations amoureuses dans les séries américaines: to date someone, to keep things casual, to loose your virginity to someone, I think we should see other people, what are we doing here? etc.  Sans doute parce que l’anglais restera à jamais pour moi une langue apprise, ces expressions sonnent toujours chargées de connotations surprenantes à mes oreilles. Ce que j’y entends surtout, ce sont les codes qui enserrent les rapports hommes-femmes en Amérique. Ainsi, je me rappelle le soupir d’une amie après un an de vie à New-York: “Au moins, aux États-Unis, les choses sont claires : on couche au troisième date.”

Ajoutons à cela  ce que nous savons d’autre de la vie amoureuse américaine:  le garçon  paye forcément, au moins au premier date, et aux suivants, si c’est un gentleman. Inviter à  un date est, par ailleurs, l’officialisation de l’intérêt que x porte à z (“He asked me for a date“), cependant to date someone n’implique pas forcément avoir des relations sexuelles, du moins pas dans l’immédiat (par opposition au “sortir ensemble” français), bien qu’en revanche  le cavalier se doit d’escorter sa belle jusqu’en bas de chez elle, et si possible, lui prendre les clefs des mains et lui ouvrir la porte. Quoi d’autre? Ah oui, la demande en mariage s’appelle to pop the question, et se fait à l’aide d’un genou à terre et d’une bague minutieusement picked up (que la belle-mère approuvera d’un “ He did his homework”). Enfin, cette demande est en général considérée comme la réalisation du but secret et personnel de la mariée (voire la scène dans Sex in the city le film, où Charlotte bondit sur ses pieds pour annoncer à tout le restaurant que son amie Carrie va enfin se marier -  and she’s been dating the man for TEN YEARS- sous l’applaudissement général).

Or, on peut se demander pourquoi amener son amoureux à to propose serait l’objectif de toute jeune femme accomplie? Eh bien, parce que si elle tombait enceinte, il ne saurait être question d’avortement. Aussi incroyable que cela paraisse, à chaque maternité non désirée dans Desperate Housewives, la future mère passe par tous les états de la révolte à l’acceptation sans que jamais une seconde ne soit évoquée la possibilité de se faire avorter. Ce qui conduit les parents des donzelles effarouchées à prendre toutes sortes de mesure draconiennes pour éviter une telle situation.  Comme au temps pré-seventies, on préfère interdire le sexe aux adolescents plutôt que de prendre le risque d’une grossesse (ou tout simplement l’emploi d’une contraception appropriée). Puritanisme made in US ?

A dresser cette liste, l’on voit apparaître presque les mêmes codes qu’au temps d’ Autant en emporte le vent, formidable chronique des rapports amoureux dans l’Amérique de la Guerre de Sécession. La même ritualisation à l’extrême de la parade amoureuse censée mener vers le moment fatidique du mariage et de  la grossesse – par ailleurs complètement oblitérée à l’époque-  et ainsi assurer le statut social de la dame. La belle Scarlett O’Hara ne manque  pas de détourner ce procédé en sa faveur et de piéger ainsi les hommes dont elle a besoin pour assoir son pouvoir, comptant sur le fait qu’une fois engagé, un gentleman ne peut plus reculer. La  mécanique sociale semble avoir bien peu changée en cent cinquante ans.

Derrière elle, apparaît la nécessité de verrouiller un homme sous le poids de la tradition, afin de s’assurer qu’une fois né le fruit de ses amours, il n’abandonnera pas la mère au profit d’un plus joli minois, comme sa nature le condamnerait apparemment à le faire . Ceci découlant du constat universel qu’un bébé humain naissant inachevé, il a besoin de ses parents pour parvenir à maturation. Ainsi fût jadis conçue la famille, élément clef  pour la survie de notre espèce. Cependant,  la nature nous a joué un tour pendable:  si près de vingt ans sont aujourd’hui  nécessaires pour produire un adulte en état de perpétuer le fonctionnement social, le désir biologique, lui, n’attend par aussi longtemps pour s’émousser. De deux à trois ans, selon les experts. Dans ce laps de temps entre les deux, comment faire?

On se bat avec cette question depuis toujours. Et chaque société a donné son type de réponse, instaurant  un modèle particulier de vie en commun. Le nôtre, en Occident, est celui du mariage monogame, légué par la religion. Sauf que l’institution est sérieusement ébranlée depuis près d’un siècle par le démon de liberté qui nous dévore. Nous voulons tout choisir dans notre destin, y compris les impératifs  biologiques, que nous repoussons toujours plus à l’aide de nos avancées scientifiques et juridiques. On mesure la difficulté de l’opération.

Curieux paradoxe malgré tout que cette Amérique, apôtre de la libre initiative, transmettant une vision si codifiée de l’amour, où l’histoire individuelle ne semble s’inscrire qu’en filigrane du socialement exigé. Mais peut-être est-ce seulement le détour par une autre langue qui me permet de pointer ce que nous voudrions nous cacher, à savoir que nous sommes tous si semblables les uns aux autres, quelque soit notre revendication à la subjectivité.  Lost in translation?


De la jalousie dans l’Upper East Side

Gossip Girl est de retour. Après trois mois d’attente, les fans du monde entier ont pu se régaler dés Lundi soir, heure américaine, avec le nouvel épisode.  Résumons: Serena sort maintenant avec Nate, qui est l’ex de sa meilleure amie Blair, et aussi l’ex de Vanessa, la meilleure amie de Dan qui est l’ex de Serena. Et enfin, Nate est aussi le cousin de Tripp, avec qui Serena a eu une aventure lors du dernier épisode (c’est-à-dire il y a trois mois, nous vivons dans la même temporalité que la série), et aussi le meilleur ami de Chuck, le désormais grand amour de Blair. Pour finir, Jenny, la petite soeur de Dan, a eu des aventures avec Nate et avec Chuck, et Dan vient de se rendre compte qu’il est follement amoureux de Vanessa. Perdus?

Les personnages de la série, eux, non, jamais. Quel que soit leur nouvel objet d’amour, ils se soutiennent, s’auto-congratulent, se donnent des conseils voire même échangent leurs expériences  (“Ecoute, quand j’étais avec Serena….”). Pas la moindre étincelle de jalousie. Pas le petit bout d’un ressentiment.

Plutôt étrange dans le monde de l’Upper East Side new-yorkais, où par ailleurs les intrigues sociales vont bon train: secrets sulfureux, trahisons, complots, revanches, drogues, business….Blair, la même jeune fille capable de se battre avec une cruauté sans nom pour garder son titre de reine du lycée, et évincer impitoyablement ses rivales, supporte sans un battement de cils que sa meilleure amie rende fou de passion son ex- petit ami avec qui elle  a été depuis l’âge des premiers baisers?

Là, le spectateur incrédule se dit: mais de qui se moque-t-on ?!

Dans son cerveau ébahi, les hypothèses s’entre-choquent…. Numéro un: en réalité, pour être vraisemblables, les vies amoureuses de ces beaux, désirables et riches jeunes gens, se devraient d’accumuler un tel nombre de conquêtes que le public y perdrait son latin, et que la règle fondamentale de la tragédie classique  -unité de lieu, de temps et d’action- toujours en vigueur dans ces narrations destinées aux masses, en serait bouleversée….

Numéro deux: et si, justement, les scénaristes se moquaient de nous? Shakespeare, dans Songe d’une nuit d’été ne montre-il pas comment les être humains sont les jouets des dieux, leurs passions suivants les caprices de ces derniers? Les objets d’amour en deviennent alors contingents, seul le désir, ce formidable moteur, conserve de l’importance. Et le dramaturge de pointer nos aveuglements, cette foi toujours renouvelée et obstinée en ce nouveau sentiment-là, cet objet-là qui me sauvera de mes échecs passés et de tout le reste….

Ici, dans Gossip Girl, c’est au grès des modes et des social events que les  personnages passent d’une relation à une autre, dans un cercle très restreint. Ce qui nous amène à une troisième hypothèse: se connaissant depuis l’enfance, Serena, Nate, Chuck et Blair forment un groupe très soudé (dans certains cas, des liens symboliques, mariage des parents entre eux, adoption etc. viennent le consolider). Et c’est la cohésion de ce groupe qui cherche à se maintenir avant tout.  Comme dans Friends, toute aussi new-yorkaise mais bien moins trash, 90′s oblige, les liens amoureux circulent tandis que ceux de l’amitié demeurent.

Au fond, les personnages réalisent donc un désir inconscient du public adulescent visé: exercer ses pulsions, prendre le risque de l’amour, sans jamais sortir de cette zone de sécurité que représente le groupe.  L’adolescence est en effet connue pour être un temps où le groupe devient un lieu essentiel d’identifications et de maturations individuelles. Quoi de plus naturel alors qu’un monde décrit comme voulant rester éternellement jeune, produise des récits mettant en scène des problématiques issues de cette époque de l’existence ?  Transposition, s’il en est, du dilemme œdipien: je voudrais aimer papa , maman, mes frères et sœurs , les êtres qui me sont le plus proches, enfin, car ce sont ceux que je connais, mais je ne le peux pas, sous peine de perdre l’amour et le soutien du groupe, de ma famille. Il me faut donc, pour aimer, sortir du cercle, faire mon deuil de cet amour sans failles, et prendre le risque de devenir adulte….

A leur manière, dans leur monde incroyable et doré, les personnages de Gossip racontent donc les hésitations et allers-retours qui caractérisent ce passage . Et en cela, les scénaristes ne se moquent pas de nous, mais font bel et bien leur travail. Reste à savoir si, roulés en boule devant nos écrans individuels, nous sommes prêts à abandonner le confort de ces aventures virtuelles au profit des aléas, bien moins glamours, de la vie réelle…


Lebanon

de Samuel Maoz. Prix du Lion d’Or au Festival de Venise 2009. Sortie française le 3 février 2010.

La première guerre du Liban vue depuis un char de combat où sont enfermés quatre soldats. Traversant des zones bombardées par les forces de l’air, leur division perd son chemin….

On ne va pas voir le Lion d’Or de l’année comme n’importe quel autre film. On y va aussi pour évaluer, subjectivement, la justesse  de la remise du prix. Que dire donc de cette récompense à un film israélien sur la guerre, si ce n’est qu’elle semble, tel le Nobel récemment  décerné à Obama, plus vouloir encourager une intention que couronner un résultat ?

L’intention est louable. Plus que cela : nécessaire. En effet, en Israël, les enjeux militaristes sont énormes. On l’a vu récemment avec le rapport Goldstone[1], Tsahal n’est pas une simple armée, c’est un emblème, catalysant les différentes forces engagées dans le conflit israélo-palestinien. En hébreu, Tsahal est un sigle : Armée de Défense d’Israël. Ce nom, saturé de connotations, va être jeté rageusement par un officier à son supérieur alors que celui-ci lui refuse l’aide qu’il implore. C’est  en effet bien commode, les initiales. Bien  au-delà des êtres, elles renvoient immédiatement  aux concepts grandioses en jeu : gloire, honneur, patrie. Mais, nous dit Samuel Maoz, la guerre ne se fait pas avec des concepts, ce n’est pas une abstraction au service des enjeux géopolitiques d’une nation. La guerre est au contraire d’une réalité insoutenable. Et, telle une sonde plongeant  dans un abîme grouillant, sa caméra ausculte cette réalité et nous la faire vivre. La crasse sur le visage, l’envie d’uriner que l’on retient, la fatigue, la peur d’appuyer sur la gâchette, les chocs, l’horreur des victimes, la peur de décevoir les attentes parentales, l’envie de rentrer à la maison, la peur de mourir. Une expérience bien humaine donc, prosaïque et très loin des idées de grandeur de l’imaginaire collectif guerrier.

Tel Ari Folman l’année dernière dans Valse avec Bachir, Samuel Maoz, dont c’est le premier film, raconte sa propre expérience et l’on sent que le récit à des vertus réparatrices. Folman et lui parlent de la même guerre, vingt-cinq ans plus tard, probablement le temps nécessaire à une maturation et à l’expression sublimatoire d’un trauma qui n’a pas sa place dans le discours de la société israélienne, où une attitude bravache est de rigueur («-Est-ce que c’est dangereux, commandant ?- On est en guerre, et la guerre est en général considérée comme une situation dangereuse »).

Maoz frappe fort avec l’idée magistrale du huis clos dans le char. Ce parti pris condense la mise en scène et impose le film, d’emblée.  La guerre, c’est aussi une question de distance : distance infranchissable avec les ennemis vus uniquement au travers d’un viseur, promiscuité insoutenable dans son propre camps – cohabitation avec un cadavre avant qu’il ne soit emmené par hélicoptère, avec un prisonnier de guerre qui délire en arabe…

Bien des qualités à ce premier film, donc.  Cependant, contrairement à Folman, Maoz ne convainc pas sur le plan esthétique. Notamment à cause des lumières, très peu nuancées, d’un maquillage théâtral et peu crédible. Ces défauts, ainsi que des dialogues très écrits, créent une sensation de décalage chez le spectateur. On peut voir dans cet effet une nouvelle analogie avec Valse avec Bachir où la réalité était transfigurée par l’animation. Mais là où celle-ci nous emmenait dans notre imaginaire pour mieux choquer avec les images d’archives finales, ici l’ensemble du dispositif froid et soigné finit par lasser. Comme si à force d’avoir voulu mettre en scène son sujet,  Maoz passait juste à côté.


[1] Rapport du juge sud-africain Richard Goldstone, approuvé par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU le 15 septembre 2009, accusant Tsahal et le Hamas d’avoir commis des crimes de guerre et demandant l’ouverture d’enquêtes indépendantes afin de punir les responsables. Ce rapport a provoqué de très vives réactions, essentiellement centrées sur un débat pro ou antisioniste.


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