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La ville indolente

1. Je vis à Tel-Aviv.

2. Je ne lis pas les journaux en hébreu (Ca m’embête de passer une heure sur un article).

3. Je n’ai pas la télé.

Bref, je ne suis pas l’actualité israélienne pour un sou, ou seulement sous son jour français, à travers les quotidiens sur Internet.

Cependant, je travaille tous les jours avec une dizaine de personnes, et écoute une bonne cinquantaine  de conversations à chaque service. L’on pourrait croire que les infos arriveraient jusqu’à moi.

Pas du tout. Mes compatriotes parlent de Facebook, de la nuit dernière, du boulot. On se croirait en Suisse. Occasionnellement bien sûr, quand il s’agit de catastrophes nationales, comme cet incendie qui a ravagé les montagnes du Carmel, au Nord du pays il y a un mois, alors les langues se délient pour ne plus s’arrêter, des torrents de compassion recouvrent la ville, une seule et unique voix déplore la tragédie.

Du procès de Moche Katzav, ancien Président, jugé coupable de viols et d’harcèlements, rien.

De la démission d’Ehud Barak du parti travailliste , rien.

Du Palestinien tué ce matin, rien.

Du processus de paix en berne, rien.

De la reprise des constructions dans les colonies, rien.

Rien, rien, rien.

Ne parlons pas de ce qui fâche? On dirait que les Israéliens ont fait leur cet adage pourtant si contraire à leurs manières de sauvages.

Car gueuler, ils savent faire. Réclamer, râler, menacer quand quelque chose ne leur convient pas, je les vois faire tous les jours et j’entendais ma directrice américaine se plaindre  récément de ces procédés si peu polissés. Je l’ai déjà écrit ici, ne pas faire de vagues est la dernière chose que souhaite l’Israélien de la rue, au contraire, une petite joute journalière, ca vous maintient en forme.

Alors, pourquoi? Pourquoi ignorer, passer à côté, se taire?

Des Français, on dit qu’ils sont déçus de la politique. Que leur jeunesse ne s’y intéresse plus. Et pourtant à chaque année scolaire sa grève, c’est comme la mode, contre quoi proteste-t-on cette année? On peut arguer qu’il s’agit d’un sport national. Ainsi, l’un de mes professeurs de psychologie: “Vous amenez votre parente israélienne à la manif? Il faut qu’elle voie ça, avec le béret et la baguette, c’est la spécificité française!”

Mais au moins, dans ce pays où l’on apprend la réthorique depuis la Seconde, on sait se mobiliser pour défendre ses idées. On éduque ses enfants en les amenant aux défilés, on débat dans les facs. On manifeste même pour les autres, c’est dire -souvenons-nous du Tibet, de la guerre en Irak, des manifestations pro-palestiniennes.

Des Israéliens, on dit qu’ils savent se battre, les gens survivent à des conditions difficiles, la jeunesse travaille vingt fois plus et se démène pour financer ses études, la difficulté ne fait pas peur, elle stimule. Alors pourquoi tant d’énergies restent muettes devant l’actualité, devant le conflit qui est l’un des enjeux les plus brûlants de notre époque?

Ytzak Rabin a été assassiné il y quinze ans. Avec lui, s’est éteint, on l’a souvent dit, le grand espoir pour la paix qu’Israël ait connu.  Mais ma génération avait dix ans.  Que se passe-t-il depuis? A la commémoration en son honneur, sur la place à son nom, au coeur de Tel-Aviv, le public est bleu. Bleu comme la chemise du mouvement de jeunesse Hanoar haoved vehalomed, l’une des seules organisations socialistes et sionistes qui perdurent encore, et qui fait un travail d’éducation et d’acculturation dans tout le pays. Le souvenir de Rabin est primordial dans leur pensée, ils sont donc là en masse. Où sont tous les autres? Les étudiants, les jeunes familles, les personnes âgées?

Il y a une chanson israélienne, Nous sommes les enfants de l’hiver 1973 qui pleure les espoirs perdus de la génération née juste après la Guerre de Kippour à qui leurs parents avaient promis que ce ne serait plus jamais pareil. Non seulement, ils sont nés dans la tristesse, mais rien n’a changé depuis.

Pourquoi rien ne change? Pourquoi cette génération ne se révolte pas contre une situation intenable?

Je ne dis pas que tous sont pour la paix, loin de là. Mais qui souhaite vraiment donner trois ans de sa vie à l’armée? Qui souhaite vivre dans un pays constamment en danger, élever ses enfants dans la peur? Qui souhaite être haï de tous, investir la majorité de son budget dans la Défense ?

Les Israéliens savent faire la fête, ils font même la  fête pour les autres, c’est dire  - il fallait voir danser les gens sur les tables pour le Nouvel An, qui n’est pas une fête juive, rappelons-le. Ils savent pleurer aussi, et s’unir dans la compassion. Alors, qu’en est-t-il du reste? Des autres émotions sur la palette?

Je n’ose pas demander où est leur compassion pour les Palestiniens qui vivent si mal à quelques mètres de chez eux. J’ai entendu des justifications sur ce thème jusqu’à la nausée.

Je demande seulement où est leur colère, leur indignation.

Où est la protestation contre des colonisations entretenues par des théories religieuses d’un autre âge, où est la protestation contre un gouvernement qui se moque ouvertement des institutions internationales, où est l’envie d’en finir, enfin?

En lisant les déboires de Berlusconi, l’horreur de la guerre en moins, on se demande à peu près la même chose sur les Italiens. Passionnée, la Botte? Pourquoi ne l’a t-on pas renversé depuis longtemps, ce vieux dégueulasse? Ce n’est pourtant pas difficile, dans sa situation précaire, il ne tiendrait pas deux jours face à la rue. Alors, que font-ils, ils mangent des pâtes?

Pendant ce temps-là, les Tunisiens se soulèvent contre leur dictature, l’Iran explosait l’année dernière. Que se passe-t-il pour qu’un peuple décide qu’il en a assez? Que quelque chose s’embrase dans l’opinion?

Triste pays, vraiment, triste ville que Tel-Aviv où l’on peut manger, danser, faire ses courses à toute heure du jour et de la nuit, où l’énergie de la fête explose continuellement, à même la rue, où l’on vit sans frein, librement et pourtant où l’on s’indigne du bout des doigts, politiquement correct, pour la cause gay et le bien des animaux. Et, pendant ce temps-là, les gens meurent, des deux côtés, de génération en génération.

Blindés, les Israéliens?

Certainement.

Irresponsables ?

Terriblement.


Le 31 mai 2010

De quoi avons-nous peur?

La question me traverse alors que je descends fébrilement les escaliers du centre Suzanne Dellal à Neve Tsedek, où se déroule pendant trois jours un forum sur la démocratie, organisé par l’Ambassade de France. Je commence à savoir que les questions qui m’atteignent ainsi, qui semblent formulées par une autre voix, venir d’ailleurs, d’en-haut peut-être, sont celles qui mènent vers l’écriture. J’attends désormais ce moment avec anxiété, c’est devenu une obligation d’avoir quelque chose à écrire, à dire, à se demander ce qu’est une vraie question, puis-je retranscrire passivement les impressions qui se déposent en moi, en priant pour que cela fasse sens? Ou puis-je me rendre maître de cette précieuse alchimie: un évènement du dehors frappe ma conscience et l’éveille?

Durant ce forum, très médiatisé, très huppé, je cherche  activement un angle d’attaque. La veille, Bernard-Henri Lévy est venu discourir sur la démocratie, l’évènement ne peut être passé sous silence. J’ai dévoré l’homme, l’aura, la distinction et la nonchalance, l’orateur consommé, les assertions étourdissantes. Mais rien n’est venu me réveiller, rien de ce que je pourrais en dire ne me semble mériter de l’être.

Aujourd’hui, ma journée  a commencé comme toutes les autres, au restaurant. Sauf qu’il n’y a presque personne, et que les serveurs, assis en rond sur la terrasse, sirotent une peu de notre cocktail d’été en papotant. La discussion roule sur plusieurs sujets et, sans que je me souvienne comment, arrive sur le drame du matin. Je l’ignore encore, mais au petit jour a eu lieu l’assaut de Tsahal contre la flotille de Free Gaza. On ne connaît pas encore le nombre de victimes, ni l’ampleur du tollé qui enflera toute la journée. Les filles qui amènent la nouvelle sont très israéliennes dans leurs propos: c’était de la provocation, il fallait défendre notre sécurité.

A mes côtés, un jeune homme à l’âme tendre tente de faire valoir avec moi un autre point de vue. Je constate combien il m’est difficile de me sentir légitime dans un discours politique face aux locaux, dont j’ai peur qu’ils me jettent à la figure mon enfance protégée en Europe et mon absence de service militaire.

A midi, le drame se fait tangible. Au centre Suzanne Dellal, des écrans de France 24 transmettent les informations en continu. Les unes après les autres, les réactions des pays étrangers tombent comme des couperets. La peur monte. Que s’est-il vraiment passé? Quelles vont être les conséquences?

Un débat sur le cinéma comme lieu de contestation a lieu. Sont invitées du côté israélien la belle Yael Abecassis, comédienne, et la très engagée  Keren Yedaya, réalisatrice notamment de Mon trésor (2004). Une femme massive, vibrante, à l’étoffe un peu grossière, passionnée.  Elle exprime une opinion radicale, pense que les films engagés du cinéma israélien ne le sont pas encore assez, souligne qu’Israël n’est une démocratie que pour les Israéliens et pas pour le million et demi de citoyens arabes qui y vivent, que nous ne sommes pas en guerre puisque les Palestiniens n’ont pas d’armée et que, non, la douleur de la mère de Sderot dont l’enfant urine de frayeur au bruit des explosions de roquettes n’est pas comparable à celle de la mère palestinienne qui perd ses fils.

Le climat émotionnel de la journée embrase la salle. Des protestations accompagnent chacune des interventions de Yedaya, quelques autres, dont je fais partie, applaudissent à tout rompre. C’est une vraie décharge cathartique, la tempête des évènements du matin, mais aussi des images plus vieilles comme cette soudaine retombée d’euphorie le soir  de la Fête d’Indépendance, des drapeaux partout, des lumières, des danseurs, des bandes de jeunes chantant Joyeux Anniversaire Israël! et cette pensée qui me traverse comme une lame: que font-ils de l’autre côté du mur? Pleurent-ils? Crient-ils leur indignation? Comment pouvons-nous fêter la naissance d’un État qui a couté tant de morts, qui réprime si violemment un peuple à quelques dizaines de kilomètres de là? Ce même frisson qui m’agite lorsque s’affiche le soir l’Eurovision le drapeau bleu et blanc en travers de l’écran; toutes ces contradictions violentes jetées dans le débat.

Le public, comme pour les autres débats, est pour beaucoup composé d’immigrés Juifs français retraités -horaires obligent. Un homme mûr, kippa sur la tête, prend la parole. Il demande à Keren Yedaya pourquoi elle ne s’attache pas à défendre l’image d’Israël, qui a déjà tant d’ennemis dans le monde. Elle lui répond qu’elle aime son pays et qu’elle pense agir au mieux en dénonçant les maladies qui le ronge. A ce stade, le public lui manifeste une franche hostilité. Yael Abecassis tente de calmer les esprits en rappelant qu’elle non plus n’est pas d’accord avec son amie -elle affiche un engagement plus tempéré- mais qu’on est là et qu’on discute. Un homme  aux cheveux blancs se lève, ivre de rage: ” Madame Yedaya, quand vous ferez un film qui défendra Israël, je parlerai avec vous! “. Il manque de frapper quelqu’un qui, placé un rang devant lui, riposte quelque chose d’inaudible.

Son corps gesticulant dansera devant mes yeux pendant plusieurs heures encore. De quoi a-t-il peur? ne cesserai-je de me demander. Que ne peut-il entendre?

De nombreux départs ont ponctué le débat, et Yael Abecassis a souligné très justement la difficulté d’entendre ces terribles vérités sur son propre pays.

Je n’échappe pas à la règle. Ces films israéliens et engagés, qui ont eu tant de succès en France, je ne les ai pas vu, alors que, armée de ma carte UGC, j’avais pour habitude de presque tout voir. Je ne pouvais m’y résoudre, cela éveillait trop de tensions en moi, et à la dernière minute, une comédie romantique américaine était toujours là pour me sauver. De même, j’ai acheté des livres sur le conflit, en faveur de la paix évidemment, stratégiquement placé sur mon étagère afin que l’invité comprenne bien qu’ici l’on pense avec élévation, mais je ne les ai pas lus. Oui, c’est dur, c’est terriblement dur, de se dire:

Moi, arrière petite-fille de déportés à Auschwitz, héritière d’une longue histoire de persécutions et d’exils, mais aussi d’une culture précieuse, fière de l’intelligence juive et de ses représentants dans l’Histoire,  je vis sur une terre conquise illégitimement et je contribue à opprimer le peuple à qui je l’ai arraché.

Si je pense cela véritablement, si je l’admets en conscience, que cela signifie-t-il pour mon avenir?

Je comprends alors si bien la peur du monsieur aux cheveux blancs.  Admettre qu’Israël est un pays illégitime revient à poser la question de son existence, et alors, quoi? L’exil, de nouveau? L’antisémitisme, de  nouveau? La peur colore la réalité de tons sans nuances. Israël est conçu comme un refuge, un abri pour l’éventualité où “cela ” devrait recommencer, et à la peur répond la colère et la force, l’usage de la violence.

La même violence qui s’est exprimée dans les eaux internationales aux portes de Gaza. Après le premier choc, les images diffusées  par les médias ont montré la complexité de la situation et l’idée qui aujourd’hui s’impose, c’est que la réaction brutale d’Israël a été attendue et même provoquée, afin d’activer le levier international.

On pense communément qu’admettre sa peur est un signe de faiblesse qui attire les difficultés sur soi. Il est certain que dans un tel contexte violent, sur-médiatisé, ou chaque pays a son mot à dire, où des millions d’individus sont en cause, divisés et absolument pas d’accord entre eux, où le conflit peut aboutir à une destruction massive de toute la région, il faut un courage inouï pour descendre en soi, voir la peur de mourir, la peur que ses besoins fondamentaux ne soient pas respectés, la peur que la vie soit un chaos, et oser les dire, en prendre acte.

J’admire alors infiniment l’audace de Keren Yedaya, même si je me fais la réflexion qu’à tonner son opinion ainsi, elle ne peut qu’obtenir des réactions d’opposition. Nous avons tous la même tempête dans le ventre, crier soulage.

Cette journée si tendue se termine par une réception chez l’Ambassadeur de France, où, m’a glissé une connaissance, on a débattu s’il y aurait de la musique ou pas, au vu des morts de la matinée. Il y en aura finalement et la soirée se fait chatoyante, petits fours et lumières tamisées, le confort reprend ses droits.

Le 31 mai aura été un autre jour de choc, si nombreux, et si prestement oubliés.

Pouvons-nous réellement changer la situation?

Voulons-nous réellement changer la situation?


Portrait de femme

Il règne une certaine agitation dans l’institut de beauté lorsque j’en pousse la porte cette après-midi dans le quartier de Neve Tsedek.  Une femme trône sur le siège à pédicure, une autre nourrit son bébé au sein, une troisième patiente. La maîtresse des lieux, Rachel -prononcez son nom à l’américaine, avec une pointe d’accent israélien – passe en coup de vent. Deux esthéticiennes sont absentes aujourd’hui, on a pris du retard, c’est elle qui me recevra. Pour patienter, je vais chercher un en-cas dans le magasin bio de la principale artère de Neve Tsedek, la rue Shabazi. Des gens en terrasse, les pieds soignés, des chiens en laisse et des landaus, d’adorables magasins de déco et des cafés bobos, j’adore ce quartier, le plus vieux de Tel-Aviv, reconverti en enclave de charme pour riches décontractés.

A mon retour, je patiente encore quelques minutes dans un brouhaha de femmes, de portables, de manucures impromptues. Rachel virevolte, s’adresse à l’une puis à l’autre, prend des rendez-vous au téléphone, finit le soin d’une cliente, cours en libérer une autre, a des problèmes de climatisation, donne du “Mignonne” à tout le monde. Mon tour arrive, elle me fait entrer en cabine pour un soin du visage. Je suis admirative, intimidée par son énergie. Une maîtresse femme. Elle m’allonge, me pose quelques questions, âge, métier, contraception, pour analyser les besoins de ma peau. Tu as l’air Française, m’assène-t-elle quelques instants après. J’ai grandi en France, je réponds étonnée;  je n’ai pas d’accent pour me trahir, alors comment sait-elle? Je ne sais pas, quelque chose dans les énergies,  c’est mon intuition, ça, c’est un don que j’ai,  sa voix  me parvient du dessus de ma tête. Elle m’examine, pose son diagnostic, m’abreuve de compliments, me flatte, tu es si jeune, si jolie, tu vas voir tu vas sortir avec une peau de princesse. Elle s’affaire sur mon visage, les gestes rapides, précis, tout en suivant ce qui se passe dans le hall de l’institut, donnant des ordres de loin. Son portable n’arrête pas de sonner.  En une heure et demie, près d’une dizaine de clientes appelle ou fait son entrée.  Elle leur donne toutes du chérie, prend des nouvelles, gagatise comment ca va ma pupuce à moi? Chacune veut quelque chose, me dit-elle . . . Dieu merci, hein! Les affaires sont bonnes, à n’en pas douter. Une vraie femme de tête,  un soldat, un chef d’entreprise. Je connais cette énergie chez certaines femmes de ma famille, je l’associe à la Méditerranée, quelques chose qui vient du ventre, une intuition redoutable. Quelle confiance, bon Dieu! Je guette l’hésitation, un vacillement, mais elle continue, vive, alerte, inébranlable. Elle me fait mal, s’en excuse ma pauvre chérie, ma petite puce, comme ca fait mal, comme tu es courageuse, qu’est-ce que tu formidable, comme tu as attendu patiemment tout à l’heure, c’est si important le premier contact avec le client, alors écoute pour ta peau, on va faire ceci, et puis cela, tu vas aller de ma part chez la nutritionniste, tu es à quelle caisse maladie? Tu vas voir, on va te prendre en main.

Elle continue de répondre aux appels, fixe des rendez-vous pour le lendemain, cherche un massagiste prêt à venir masser à 23h ce soir un couple logeant à l’hôtel d’à-côté, lui promet un pourboire généreux, demande des nouvelles de sa thérapie de couple à une cliente amie, m’interroge sur le meilleure magazine où faire de la publicité pour son institut en France, file trancher une discussion sur la nuance du rouge à ongles dans la pièce voisine, attends ma puce il faut que j’aille l’aider la pauvre, tu vois bien, elle ne sait plus ce qu’elle veut. Elle ne s’arrête pas, je suis là jusqu’à 20h 30 ce soir souffle-t-elle, mes employées, je te jure, je les tuerais, les deux malades en même temps! Et cette malheureuse clim! Il pleut, il pleut dans mon institut, des flaques par terre et le réparateur ne vient pas! C’est Murphy ca, c’est pas possible….(plus connu en français sous le nom de loi de l’emmerdement maximum, cet adage est devenu un lieu commun en hébreu). Elle appelle son copain pour lui demander un coup de main. Mon chéri, mon amour, tu viendrais à mon aide? Il acquiesce. Elle raccroche,  oh quel amour celui-là!  Il mérite une fellation ce soir.

Stupeur.

Elle éclate de rire, un peu trop vite. On est entre femmes, il n’y a pas d’hommes, si on ne peut pas rigoler et faire des confidences ici, alors où? En effet, j’articule, travaillée par ma gêne. Le babillage reprend, mais je n’écoute plus. En moi luttent des sentiments contradictoires, admiration, délicatesse offusquée, sentiment de supériorité (quelle bassesse!) Mais domine surtout un profond étonnement: c’est donc ainsi que procèdent les gens qui savent ce qu’ils veulent? Les femmes triomphantes? Un service contre une fellation. L’amoureux en question le sait-il? Est-ce pour cela qu’il est aussitôt prêt à dépanner?

Rachel pose un masque sur mon visage, sort de la pièce, me propose un journal pour patienter. Je décline, bien trop occupée à penser.

Elle me rappelle une de mes responsables au restaurant, tout aussi déterminée et peu raffinée, que j’entendais se vanter il y a peu de manipuler son mari:  je voulais qu’il fasse le ménage alors  au téléphone  j’ai soupiré, mon chéri je suis si fatiguée! Et je dois encore faire le ménage ce soir…. j’ai attendu sur la ligne….ma puce, ne t’inquiète pas, je vais le faire, le ménage… Elle  a éclaté de rire, ravie de son bon coup, et son auditoire avec elle, mais j’ai pensé, gênée, à ce que l’époux ressentirait s’il se savait à ce point -là mené par le bout du nez…. Étais-je la seule à y songer? Ah, le mariage, a-t-elle repris, quelle  bonne blague!

L’entente entre les sexes réside-t-elle dans ces stratagèmes? Ces femmes-là ont-elles compris quelque chose que mon idéalisme, confinant à l’ignorance, rejette par fierté?

Ce qui me frappe chez Rachel, c’est sa détermination. Je n’arrive pas vraiment à savoir ce qu’elle veut, mais ce qui est certain, c’est qu’elle l’obtient. Le réel semble être fait pour elle de lignes droites, à chaque instant il y un objectif à atteindre, et elle fonce, sa batterie d’atouts à la main. Elle se sert de son charme, de sa chaleur, de son pouvoir fédérateur, vous enveloppe dans son attention galopante, et hop, vous emmène avec elle. D’ailleurs, tout à l’heure, à la caisse, je dépenserai une somme qui laisse songeur.

Pour l’instant, je jubile. Je tiens un sujet. Je m’en vais écrire sur cette femme incroyable, quelle vulgarité, non mais quelle vulgarité!  Toute à mon indignation, cependant une part de moi sent bien le beau rôle que je m’attribue, quelle pureté, quelle grandeur d’âme que la mienne,  suis-je la seule, pfff… je parie  que toutes les femmes ici trouvent cela normal de sucer leurs maris quand ils ont été gentils.

Elle revient, entreprend les derniers gestes du soin. L’heureux homme est arrivé. Rachel? Attends une minute mon amour, attends, je libère une cliente et je suis à toi. Juste une minute, mon chéri.

Je m’habille, occupée à composer les premières lignes de cet article.

Me voilà en face d’elle. Ce n’est plus une voix, mais un visage aux traits burinés et mats. Elle m’écrit une ordonnance d’une main, envoie un bisou de l’autre à son financé qui nettoie les filtres derrière elle. J’observe ses yeux. Quelques instants avant, quand je l’ai remercié, elle m’a serré dans ses bras, d’un geste fort, un peu brutal. Je la regarde à présent me sourire, me chuchoter qu’elle me fait une ristourne. Quelle est la vraie part d’altruisme dans ce qu’elle fait?  Aime-t-elle vraiment tous ces gens qu’elle enveloppe de mots tendres? Ou alors, rusée comme les femmes d’antan, elle sait simplement d’instinct ce qu’il faut faire pour avoir de quoi faire bouillir la marmite? Je sens face à ce visage que quelque soit mon désir d’écrivain en herbe, je ne peux croquer cette femme en quelques phrases, déterminer son destin en un article.  Son mystère me passionne.

Dans la lumière dorée de Neve Tsedek, je croise deux couples en tenues de mariés, venus prendre la pose pour immortaliser le grand jour. Je regarde les femmes, leurs ravissants petits visages maquillés pour les circonstances, les cheveux relevés, la robe ajustée. Elles sont concentrées, presque soucieuses, il s’agit de ne pas rater une photo comme celle-là.

Je chemine le long des jolies rues, l’air vibre, saturé de couleurs. Je regarde les balcons fleuris, envie comme à chaque fois les bienheureux qui demeurent derrière ces fenêtres. Je pense à Virginia Woolf, à Mrs Dalloway que je n’ai pas eu la patience de lire de bout en bout. Je comprends aujourd’hui ce désir de raconter une femme  pour raconter les femmes, pour se raconter soi.


De l’hébreu au français….et vice et versa

Assise au bar avec l’un des barmen du restaurant, je compte avec lui les pourboires de la journée et les distribue dans des enveloppes à chacun des employés présents ce jour-là. C’est toujours une petite corvée, à chaque fin de service les serveurs s’épient du coin de l’œil “Qui fait les pourboires aujourd’hui….?”. Ce jour-là, nous prenons notre temps, nous continuons tous les deux pour le service du soir, et fatigués, nous ne sommes pas mécontents d’être un peu assis et de n’avoir à s’occuper que de chiffres pour l’instant. La dernière enveloppée agrafée, Yoav me dit “Bon, allez,  maintenant on fait un café ou deux et puis on rentre à la maison”. En effet, s’il y a peu de clients ce soir-là, nous serons les premiers à débaucher, ayant déjà le service du midi dans les jambes. Je ris, tout entière à ma joie. Yoav me regarde sans comprendre: est-ce sa boutade qui me fait rire ainsi? Je tente de lui expliquer ce que sa plaisanterie si typiquement israélienne réveille en moi de bien-être et de sentiment d’appartenance.

Petite, déjà, au sortir de l’avion à Tel-Aviv, je ressentais un bonheur intense à entendre parler hébreu autour de moi. C’était soudain comme pouvoir respirer plus librement de nouveau, se laisser aller, se détendre. Ah, être  bercée par les sonorités si aimées, si intimes, si vitales de la langue maternelle….

Pourtant ma langue de culture est le français. Je l’ai apprise dans l’enfance, je l’ai aimée, j’ai progressé lentement dans sa maîtrise jusqu’à ce qu’elle devienne un lieu d’habileté, une arme, les mots ce sont mon numéro d’équilibriste à moi,  je me sens forte avec eux comme une acrobate sous son chapiteau. Il a fallu que je vienne en Israël pour sentir à quel point j’aime le français, quel plaisir au téléphone avec mes amies de faire rouler les jolis mots sur ma langue, de piocher, avec une aisance que je n’ai  pas encore en hébreu, le vocable juste, la nuance exacte.

Mais à la langue sont  aussi attachées des catégories de pensées, des traits culturels. Dans la plaisanterie de Yoav, j’entends d’abord ce  on, ce nous, allez on fait un café un ou deux….On parle très souvent à la première personne du pluriel en hébreu,  on est rarement seul dans cette langue, il y a toujours quelqu’un avec soi dans la phrase. J’entends aussi cette façon si typique de ne pas rechigner, de minimiser la tâche, allez, c’est quoi quelques heures de plus ou de moins? Pour les Israéliens, tout ira toujours bien à la fin, on ne peut se soustraire aux contraintes alors autant y  aller le verbe haut et le cœur en bandoulière. Je revois mon père me racontant une anecdote de son service militaire: “C’était le milieu de la nuit, tout d’un coup on nous a demandé de décharger un camion, les gars ont commencé à râler, j’ai dit les gars allez on le fait en une demi-heure c’est fini.” Que ce soit à l’armée, au kibboutz, ou au fin fond de l’Inde, tous ont partagé une galère, dormi à même le sol, travaillé jusqu’au petit jour. Et rien de tout cela  n’est  grave, c’est même ce qui fait le sel de la vie. J’entends tout cela dans ce trait d’humour, la fanfaronnade, l’attitude bravache, la tendresse et la solidarité; je l’entends et je suis heureuse d’être là.

En français, l’humour est plus sec, tranchant, froid. Les plaisanteries sont lancées comme des flèches, il faut toujours se méfier un peu en société, même des plus aimables, car l’on est jamais à l’abri d’une pique ironique, d’un second degré un peu sadique. Je revois ainsi les scènes de joutes verbales dans le film  Ridicule. On y compte les points comme à l’école, un bon mot est un sésame qui ouvre les plus grandes portes. La France a la passion des notes et des concours, et, des années après l’expérience scolaire, on continue de commenter, d’annoter,de chiffrer. En France, on ne rit pas, on se moque.

J’ai appris comme tout le monde à manier cette raquette, à jouer au ping pong social, où les mots, précis, rebondissent comme des balles. C’était devenu comme une seconde peau, croyais-je. Que je pouvais ôter à loisir. Or je m’aperçois que malgré mon amour pour la culture israélienne, je suis faite, façonnée de l’intérieur par la langue, la façon d’être française. Je reconnais en moi la tendance à râler, à déprécier, à souligner les défauts comme mode de communication. Parfois je lance une pique et je m’aperçois que ce qui passe en France pour un persiflage bon ton heurte ici les sensibilités. Curieux paradoxe  que ce  pays où les bonnes manières riment pour beaucoup avec simagrées mais où il n’est pas bien vu de dire ouvertement du mal de son prochain. Je saisis les regards étonnés et j’ai envie d’expliquer tout cela, les différents modes d’emploi, on ne dit pas les mêmes choses en fonction de la langue dans laquelle on s’exprime, attendez, excusez-moi, laissez-moi m’ajuster, m’adapter, j’ai dérapé comme on dirait dans les médias.

Mais bien entendu, je ne saurais dire tout cela et me contente de constater avec étonnement que ce je crois être moi est en réalité en grande partie la somme de mes conditionnements culturels. Je grandis en français,  j’en intériorise inévitablement le rythme, les lieux communs, les postulats. Le contenant et le contenu se confondent. Ma vison du monde, ma façon d’être au monde sont profondément et durablement marqué par la langue dans laquelle j’ai appris à penser, et ce, quelque soit le pays où je choisis de vivre, quelque soit ma patrie. En moi s’ouvre un espace….saurais-je y concilier ce qui m’émeut en hébreu avec ce qui m’interpelle en français?


Mon arrière grand-mère Betty

Vendredi 9 avril, deux représentations de la pièce de Jacques Attali, Du cristal à la fumée sont données au théâtre Caméri à Tel-Aviv. L’évènement, organisé par l’ambassade de France, est honoré par le Président Shimon Peres. Amenée en catimini par des amis, je joue les pique-assiette au cocktail et me délecte de la scène qui se déroule sous mes yeux. Une fois encore, me frappe l’attitude très différente des Français et des Israéliens face aux personnages publiques. J’ai déjà parlé ici de l’aura de proximité qui entoure Ehud Olmert. Imprégnée de cette esprit, je reste complétement tranquille face à l’ex collaborateur de Rabin, tandis que les attachés de l’ambassade, pourtant rompus à ce genre d’exercices il me semble, se pressent autour de lui pour se faire photographier. J’essaye d’observer l’homme. Le premier détail qui me va droit au cœur sont ses cheveux légèrement bleutés. Il utilise le même shampoing colorant que ma grand-mère! Et tout de suite, je l’associe au souvenir tendre de mon grand-père, ils sont de la même génération tous les deux, mais enfin comment fait-il, il est 13h, l’heure de la sieste, il n’est pas fatigué?

Je remarque ensuite qu’il sourit beaucoup, à la cantonade, sans direction précise. Sans doute a t-il une conscience aiguë de l’effet qu’il produit, c’est tout de même un personnage historique me glisse une connaissance, il sait la valeur importante de  l’attention qu’il dispense. Que se passe-t-il pour qu’un homme cristallise ainsi aux yeux de ses pairs une parcelle d’immatériel? Quels processus sont engagés?

La pièce en elle-même n’a guère l’heur de me plaire. D’emblée me rebutent le sinistre du décor, la musique pompeuse. Attali a retrouvé des archives, retranscrites ici en majeure partie, retraçant une réunion des plus hauts dignitaires nazis quelques jours après La Nuit de Cristal en Novembre 1938, flambée de violence au cours de laquelle sont saccagés et pillés des milliers de commerces, biens et  lieux de culte juifs à Berlin. Suite aux plainte déposées par les propriétaires aux compagnies d’assurance, les conséquences économiques de cette nuit sont telles que les dirigeants du Reich en viennent à penser qu’il vaut mieux se débarrasser définitivement des victimes, plutôt que de simplement chercher à les chasser d’Allemagne, comme il a été initialement envisagé.

Le texte, bien que jonché de développements économiques fastidieux, est d’une violence inouïe. Si je le pouvais, j’en jetterai mes ballerines sur scène, de rage. Incroyable situation que ces acteurs en costumes nazis vociférant en hébreu  -la pièce est surtitrée, mais si mal et si haut que tous les non-hébrophones, et ils sont nombreux, s’en cassent le cou – face à un public juif et Israélien. La colère au ventre, j’en veux à Attali. Mais pourquoi faire?  Pourquoi montrer de nouveau cette horreur, cette chose innommable, impensable, ici en Israël, si ce n’est, encore et toujours pour conforter les Juifs dans leur statut de victimes, inciter à la révolte, à l’esprit de revanche?

Je n’en peux plus parfois de ce qui me semble être un ressassement à l’infini de la douleur. Il est incroyablement difficile de vivre avec cette réalité-là, cette abîme qui a existé dans l’Histoire, dans ma famille, au plus près. Les lettres de mon arrière grand-mère Betty, déportée à Auschwitz, sont bien là dans le placard familial. Nous vivons avec ce trou dans notre généalogie, ce froid, ce gel dans nos cœurs.  Il faut sans cesse travailler autour de cette béance, tenter de mettre du symbolique là où il n’y en a pas. Ou plutôt, non: ce qui est difficile, c’est de se rappeler cela. On oublie que cela a existé, on met de côté ce qui ne peut pas se comprendre pour vivre. Et le moment de rappel provoque un frottement douloureux, une résistance instinctive. Assez! crie en moi une voix qui voudrait aimer le monde avec l’insouciance de ceux à qui il n’est jamais rien arrivé.

Lundi 11 avril, jour de la Shoah. Les mêmes pensées m’agitent. Je reconnais la nécessité qu’un jour comme celui-là existe, mais je reste à ma colère. La semaine prochaine, ce sera le jour de la Mémoire, en l’honneur des victimes de Tsahal. Ou encore une fois comment Histoire, religion et politique actuelle se mêlent inextricablement pour former un imbroglio dont je ne suis pas sûre d’apprécier la teneur. Qu’est-ce que donc que cet Etat dont les piliers sont l’horreur, la souffrance et la violation du droit international?

J’apprends qu’à dix heures, une sirène retentira pendant deux minutes à la mémoire des victimes. En proie à des sentiments contradictoire, je m’installe à ma terrasse, souhaitant observer la rue. Le son strident m’arrache brutalement à ma rêverie. Jetant un œil en contrebas, j’aperçois dans la rue une file de véhicules arrêtés, un bus plein, un camion dont le chauffeur est debout sur la chaussée,une jeune femme à côté de sa berline. Tous se tiennent immobiles et silencieux. Cette vision m’émeut aux larmes. Et à la pensée que partout dans le pays, les gens se sont levés de la même manière, mon cœur s’ouvre enfin à un vrai sentiment, ma résistance cède. La sirène hurle à mes oreilles et, debout face à la mer, une prière monte et s’égrène doucement en moi “A la mémoire de nos pères… A la mémoire de nos pères… A la mémoire de nos pères.”


frayer

Je tente de retranscrire ce mot d’hébreu et je m’aperçois qu’il signifie aussi quelque chose en français, pile dans mon sujet: frayer, frayer avec l’ennemi, du latin fricare, “frotter”. Mais je veux parler ici du mot fra-yère, adjectif du slang israélien qui veut dire être perdant, se faire avoir, exploiter…. Être frayer, c’est la hantise de tout Israélien, frayerit de toute Israélienne (peut-être un peu moins).  Le mot vient du yiddish, où il signifie pigeon. Se faire pigeonner aujourd’hui en Israël veut dire laisser passer une occasion de marchander, d’obtenir ce qu’on veut, de transformer un non en oui, bref, de forcer sa chance. Céder.

Cet impératif  possède presque la même force que son exact opposé, la fameuse règle fondamentale de la bienséance française :”Ca s’fait pas”. Cela ne se fait pas d’insister, de refuser de se plier, de créer une gêne, de sortir du jeu social, de faire un scandale. Or, en Israël, la politesse ne consiste pas à ne pas faire de vagues, au contraire, c’est le jeu, on marchande, on y prend même beaucoup de plaisir, que serait le marché sans cela? Une sorte d’auto-régulation se crée entre la bienveillance naturelle des uns envers les autres, et l’agressivité innée qui ici, contrairement à l’Europe, n’avance pas masquée. Cartes sur tables, tu veux me vendre cet objet cher, je le veux pour des poussières, allons-y. Comme chez les enfants, on ne fait pas semblant de ne pas vouloir se battre.

Sans doute parce qu’il convient à mon tempérament, je trouve cet aspect de la culture plutôt sympathique.

Mais tout aussi épuisant. Car  rien n’étant établi une bonne fois pour toutes, il existe toujours la possibilité de passer en force, il faut se battre pour tout, résister aux assauts des clients qui en veulent toujours plus, s’imposer face à des interlocuteurs qui n’ont pas l’habitude de s’en laisser conter. J’aimerais bien parfois qu’une jeune femme qui me demande les trois sauces à part, la viande pas trop cuite, des légumes plutôt que de la purée et qui renvoie ensuite son plat parce que ce n’est pas bon, se dise que “ca s’fait pas”! Mais non, il ne faut pas être frayer, payer pour quelque chose qu’elle n’a pas mangé, et puis quoi encore?

Les Européens jugent les Israéliens malotrus, les Israéliens trouvent les Européens guindés. Jusque là, rien de grave.

Ce qui l’est en revanche, c’est de ne pas tenir compte de cet élément de psychologie nationale en matière de politique. Analysons plus avant. Une telle mentalité s’explique avant tout par la condition de descendants de survivants. Comme l’écrit Primo Levi: ” [...]

N’oubliez pas que cela fut.
Non, ne l’oubliez pas:
Gravez ces mots dans votre cœur,
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant;
Répétez-le à vos enfants,
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous”.

Poème placé en exergue de Si c’est un homme.

Personne n’a oublié. Et Levi explique dans cet ouvrage la différence entre les rescapés et les naufragés, celle qui se voit tout de suite, quelques heures après l’arrivée au camp, ils y a ceux qui lutteront jusqu’au bout pour leur survie et ceux qui baissent la tête, se laissent mourir sans révolte. Mais ce combat ne date pas de la Shoah. A se promener dans le fabuleux musée du Judaïsme à Berlin, l’on découvre que depuis leur arrivée en Europe, chassés d’Israël, les Juifs ont du sans cesse lutter pour ne pas disparaître, contourner les lois qui les éloignaient des villes, ruser, se battre constamment. Ce qui est  devenu aujourd’hui un trait culturel provient donc d’une équation marquée au fer rouge chez tout un peuple: baisser les bras, c’est mourir. Et il ne s’agit pas non plus seulement de l’Holocauste. Russes, Éthiopiens, Philippins, nombreuses sont les ethnies venues tenter leur chance en Israël, chercher la fortune, déjouer le mauvais sort. C’est un pays de résistance, une terre d’espoir, comme le chante l’hymne national.

Quelle place alors pour la justice, la  morale, le politiquement correct? Dans le fond, aucune. Et c’est bien là que gît le malentendu. Car c’est sur ces valeurs-là que l’Occident juge Israël, avec elles qu’il compte lui faire entendre raison. Peine perdue.

Il semble naturel aujourd’hui de prendre parti pour le peuple palestinien, car l’on voit son oppression, sa privation de libertés fondamentales, sa misère, sa souffrance. Alors que l’on ne voit pas de souffrance en Israël, les victimes sont loin, enterrées dans le passé. C’est oublier une donnée fondamentale de l’inconscient: le temps n’y existe pas. A fortiori avec le transgénérationnel, ce qui a valu hier prévaudra demain, c’est toute une structure collective qui s’est forgée, cristallisée là-dessus. Souvenons-nous du discours embarrassant de Netanyahu devant l’ONU en septembre dernier à New-York, brandissant un plan d’Auschwitz :”Ceci a bien existé!”. Le Premier Ministre exprimait là en réalité une vérité criante de la psychologie israélienne, pour qui voulait l’écouter. Dans un manuel de psychiatrie, cela s’appelle PTSD: Post-Traumatic Stress Disorder, c’est-à-dire l’ensemble des manifestations d’anxiété qui surgissent chez la victime après la catastrophe. L’une d’elles consiste à créer des stratégies d’évitement: mettre tout en œuvre pour que les conditions qui ont précédé le trauma ne soient plus jamais réunies (prendre l’avion, se promener seule le soir, conduire etc). Qui n’a jamais fait cette expérience, à minima? Qui n’a jamais refusé obstinément de réitérer une expérience, après un premier essai houleux? Qui ne s’est jamais montré férocement intraitable avec un ex-bourreau?

Il ne s’agit pas ici pour moi de plaider la cause sioniste.  Mais de montrer que plus on sommera Israël, comme à l’heure actuelle avec l’exigence de faire cesser les constructions à Jérusalem Est, plus Israël résistera, même acculée de toutes parts. La souffrance du survivant est un moteur immense. Les Israéliens ne seront plus jamais frayer, telle est la devise même chez les plus gauchistes, une fois gratté le vernis.

Il faudrait, pour obtenir l’assentiment de la population et de ses leaders, lui démontrer combien c’est être frayer que de demeurer dans cette position, combien les bénéfices tirés de la situation (manifestation de puissance, sentiment du collectif etc) sont dérisoires comparés à la possibilité de vivre dans la paix et la sécurité. Mais peut-être que les Juifs sont aujourd’hui incapables de croire que cela est possible, convaincus de n’avoir que des ennemis. Je n’ai aucune idée de la manière dont il faudrait s’y prendre pour changer cela, tant il est vrai que l’on ne saurait allonger un peuple entier sur le (même) divan. Mais il me semble cependant que si l’on prenait en compte cette analyse, l’on éviterait au moins  qu’Israël ne se cabre en permanence. Mesdames, Messieurs les dirigeants de ce monde, si vous me lisez….


Jour de fête

Quelle est la bonne réaction face à l’intégrisme?

Mon cousin, devenu très religieux, refuse que je convie une amie non Juive à Pessah (Pâques Juive). Cela le dérange. Chacun ses croyances, me dit sa sœur d’une voix confuse au téléphone. Tu ne veux pas venir toute seule?

Non, je ne veux pas.  Ma première loyauté va à mes amis, je ne connais pas la fidélité au clan. Voilà peut-être l’immense avantage de grandir en exilée, ne craignant pas de perdre ce que je n’ai jamais eu, je  peux  m’offrir le luxe d’une réaction outragée: puisque c’est ainsi, je m’en vais!

Mais supposons un instant que je sois très attachée à ce moment familial. Pour le conserver, aurais-je été capable de passer outre ce racisme criant? Peut-être que oui.

On voudrait opposer à la pensée intégriste la même vigueur que la sienne. A principe, principe et demi, je ne festoierai pas à une table qui tolère de telles idées. Mais alors, l’interrogation surgit: si je prône l’acceptation de la différence, l’égalité des points de vue, celui de mon cousin doit-il entrer dans cette largesse? Puis-je accepter l’intégrisme au nom de la démocratie? La question est complexe.

La première réponse est oui. Dans tous les pays Occidentaux, il existe des partis d’extrême-droite que l’on ne censure pas au nom de la liberté d’expression. Bien sûr, quand une trop grande partie de l’opinion se range sous son étendard, l’on  crie au scandale et défile dans les rues, comme en 2002. L’honneur de la France, entaché par cet aveu de xénophobie, a été sauvé par un million de manifestants. Ouf.

Tant qu’il ne prend pas les commandes, on laisse donc s’exprimer un racisme ordinaire. Mais jusqu’où? Car la question des limites est primordiale. Je peux décider que tant qu’il ne viole pas ma propre liberté, je n’y réagis pas. Dans le cas de mon cousin, il ne me viendrait en effet pas à l’idée de me battre avec lui pour lui imposer quelque chose qu’il ne souhaite pas, ce qui n’aurait comme conséquence que de ruiner la fête pour tout le monde. Mais si ce jeune homme de 22 ans ne supporte pas une présence étrangère sous son toit, l’on est en droit de penser qu’il ne la tolère pas non plus dans son pays. Ou comment la religion sous-tend la politique et inversement.

Et je me demande alors comment concilier le fait que je vive ici, dans ma bulle tel-avivienne, avec ce qui se passe dans les territoires palestiniens. Élevée aux principes d’une Europe bien-pensante, je ne peux qu’être contre les violations des droits de l’homme qui y ont lieu. Mais Juive, Israélienne, je suis profondément attachée à cette terre que je suis venue retrouver, et, comme n’importe quelle citoyenne du monde, je ne souhaite que la paix, la liberté et la prospérité pour moi et les miens, que j’ai le devoir de protéger. Ne soyons pas hypocrites. Racisme et xénophobie ne sont  que des réactions ordinaires tapies en chacun de nous, qui ne demandent qu’à surgir lorsque je me sens attaqué dans ce que je viens de citer ci-dessus.

Je peux, en tant que Parisienne bon ton, me délecter de la bêtise crasse de l’électeur FN qui hait les Juifs et les Arabes parce qu’il en a peur, il n’en reste pas moins qu’au fond de moi, j’aurais toujours peur de l’autre et que j’aurais bien raison, parce qu’il s’en trouvera toujours un, d’autre, pour m’envier ce que j’aie et vouloir me le prendre, me détester, me haïr et m’agresser. Et lorsque l’attaque a  eu lieu, l’organisme se défie de l’agresseur pour longtemps. Il n’y a qu’à constater la persévérance de l’expression “les (sales) Boches” en France pour s’en persuader.

Ainsi, la pensée gauchisante souhaiterait donc que j’efface ces instincts animaux, que  je ne haïsse rien ni personne tant que l’on ne m’attaque pas et que, si cette agression survenait, je ne conserve aucun grief à l’assaillant et ne le  déteste pas, ni lui, ni ses descendants, comme un principe de précaution, somme toute logique, voudrait m’y pousser. Présenté ainsi, l’on voit bien que c’est impossible.

De même qu’il est extrêmement difficile de vivre partout et toujours selon des principes au-dessus de tout reproche. Enfant, j’adorais Les Trois Mousquetaires. Mais ce qui m’a frappé à sa relecture l’année dernière, c’est la façon si désinvolte avec laquelle les personnages sont prêts à mourir pour l’honneur. Un mot plus haut qu’un autre, et hop, les voilà partis pour un duel ou l’un, voire les deux trouveront la mort.  Ma foi, si cela était vrai aujourd’hui, nous n’aurions pas de problème de surpopulation à l’horizon 2050!

Non, nous avons en nous un terrible instinct de survie. L’humanité l’a démontré encore et encore, au cours de ce 20ème Siècle et de son effarante succession de guerres et de génocides, quoi qu’il arrive, nous cherchons à vivre, à triompher de la mort. Comment alors  concilier ce programme de la nature avec les hautes idées qui par ailleurs nous viennent de siècles de culture?

Stefan Zweig raconte dans Le monde d’hier: souvenirs d’un Européen que le choc le plus terrible que lui a infligé le national-socialisme a été de se voir soudain rejeté vers les individus de sa race avec qui il ne sentait rien de commun, et que soit nié et effacé en bloc tout le processus d’assimilation effectué par lui et ses ascendants depuis des décennies. C’est-à-dire comment la nature dans ce qu’elle a de plus violent, sa pulsion de mort, a  détruit toute culture. Zweig n’y survit pas et se donne la mort en 1942, alors qu’il est à l’abri, au Brésil.

Chaque individu conduit sa propre lutte entre ces deux forces, en fonction des circonstances de son existence. Pour en revenir à mon cousin, l’honnêteté m’oblige donc à admettre que j’ai en moi les germes d’attitudes semblables à la sienne. La vie ne m’a peut-être pas encore forcée à m’y confronter. Si nous arrivions tous à voir cela, alors nos jugements hâtifs et distingués d’Européens bien nés en seraient sans doute modifiés.


Ehud Olmert est venu dejeuner…

Durant le service de ce midi, j’aperçois soudain un Éthiopien debout au milieu du resto, un air d’excuse sur la figure. In petto  : qu’est-ce qu’il a, ce débile, pourquoi il ne s’assied pas? (Langage fleuri des serveuses à l’égard de leurs clients). Je m’approche, discute avec la responsable du rang, les yeux rivés à une table où un ravissant bébé accroche mon attention. Je dis, tu as vu cette trogne! Elle me chuchote  à l’oreille que c’est le petit-fils d’Ehud Olmert, qui est là avec sa fille,  la compagne de celle-ci, et leur bébé. L’Éthiopien de tout  à l’heure est donc son garde du corps.

Ce qui me frappe avant tout, c’est la relative indolence du staff. Bien sûr, le chef sort de sa cuisine, et se fait photographier avec l’ex-Premier Ministre, un exemplaire de son tout nouveau livre de recettes dans les bras. Bon pour le buzz tout ça…. Bien sûr, la serveuse s’énerve d’avantage qu’à l’ordinaire lorsque la caisse refuse d’imprimer correctement le reçu de carte bancaire et qu’il  faut faire patienter le grand homme… Mais personne ne sort de ses gonds. Quelques commentaires, le pauvre il est malade, il a un cancer, il a plutôt bonne mine, il a laissé un bon pourboire, heureusement. A la limite, c’est l’homosexualité de sa fille qui délie les langues, elles ont fait un bébé avec un couple d’homos, tu te rends compte. En moi-même, je me dis qu’en France, si Villepin ou Fillon apparaissaient quelque part, l’effet ne serait pas le même. C’est peut-être seulement moi, avec mon esprit de midinette dûment chevillé au corps, mais en général la vision d’une célébrité  rend toute chose…

Or, ici, au Dinning Hall, les people défilent les uns après les autres, certains font plus chuchoter les serveurs que d’autres, mais jamais de comportements hystériques, jamais de séisme. Les gens seraient-ils plus indifférents, blasés, à Tel-Aviv ? Les stars ne seraient-elles pas auréolées de la même aura (benjaminienne) qu’à l’étranger? En un sens, oui, les productions culturelles et artistiques israéliennes demeurant relativement modestes, une star locale ne sera jamais Depardieu.

Mais surtout, les gens ne s’émeuvent pas d’apercevoir une célébrité, parce celle-ci ne semble pas appartenir, comme en France, à un groupe différent du leur. Dans l’Hexagone, les choses sont bien compartimentées, peut-être encore en souvenir des temps royaux. Il y a les privilégiés et les autres, et avoir une chance d’approcher les premiers transcendent les seconds.  Ici, nous avons beau être au cœur de la ville, une cité plus que libérale, les rapports semblent malgré tout se modeler sur une idéologie qui me rappelle celle du kibboutz agricole: nous sommes tous égaux, il n’y a que des différences de fonctions, de rôles sociaux. Une star n’est donc qu’un quidam qui passe à la télé, et un homme politique, un autre gus qui a gagné un mandat. Pas de quoi s’énerver.

Drôle de société, si morcelée, divisée en groupes ethniques, religieux, politiques, mais se voulant bel et bien égalitaire. Ici, les enfants portent pour la plupart un uniforme à l’école, tout le monde fait son service, les deux pieds dans la même m… et en commençant une phrase par “mon frère” dans la rue, on est sûr d’obtenir à peu près tout ce qu’on veut. Sentiment si fort de la communauté, du collectif, les gens sont responsables les uns des autres, se veulent du bien. Beauté de ce lien. Mais interrogation également: tout lien groupal est corroboré, sinon fondé sur l’exclusion d’un tiers. Si, en France, le sentiment d’une collectivité populaire et nationale s’est perdu au profit de multiples groupes internes à la société  française qui s’excluent et s’ignorent les uns les autres, sur quoi repose donc cette apparente (et peut-être mensongère) unicité en Israël?

Très probablement sur le sentiment d’un ennemi commun, les Palestiniens, les pays arabes, les pays pro-palestiniens en général… Et cette cohésion, pour exister pleinement, se doit de gommer les aspérités individuelles. Unis face à l’ennemi, tous égaux, tous bénis des cieux, peuple élu. Personne n’est supérieur à  personne, mais personne n’est inférieur non plus. Ainsi, ce matin,  pas un mot n’est prononcé sur le procès  d’Olmert. Moi, un Premier Ministre qui a du démissionner de ses fonctions pour corruption, cela me fait au minimum froncer les sourcils et  jeter des regards noirs. Or, mes collègues, tout sourires, le trouve adorable.

Je m’interroge alors sur le prix à payer pour faire partie d’un groupe: est-ce que pour tirer parti de la force de celui-ci, chaque membre se trouve dans l’obligation d’apporter un soutien sans failles aux autres? Une dissonance, même légère, est-elle possible sans en altérer la cohésion?

Et, dans ces conditions, doit-on souhaiter faire partie d’un groupe? Ou, en d’autres termes, puis-je vivre en Israël sans faire miennes certaines positions sionistes et nationalistes qui me rebutent? La question se pose.

Pour en revenir à Walter Benjamin, celui-ci définit l’aura comme la ” manifestation d’un lointain quelque soit sa proximité”.  Et même si les spécialistes crieront sûrement au scandale de me voir employer un concept esthétique en psychologie des foules,  il me semble alors qu’Olmert la possède bien plus que je ne l’aie imaginé d’emblée puisque sa simple présence  suffit à convoquer l’ensemble du peuple israélien et de ses connotations dans mon imaginaire.


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