1. Je vis à Tel-Aviv.
2. Je ne lis pas les journaux en hébreu (Ca m’embête de passer une heure sur un article).
3. Je n’ai pas la télé.
Bref, je ne suis pas l’actualité israélienne pour un sou, ou seulement sous son jour français, à travers les quotidiens sur Internet.
Cependant, je travaille tous les jours avec une dizaine de personnes, et écoute une bonne cinquantaine de conversations à chaque service. L’on pourrait croire que les infos arriveraient jusqu’à moi.
Pas du tout. Mes compatriotes parlent de Facebook, de la nuit dernière, du boulot. On se croirait en Suisse. Occasionnellement bien sûr, quand il s’agit de catastrophes nationales, comme cet incendie qui a ravagé les montagnes du Carmel, au Nord du pays il y a un mois, alors les langues se délient pour ne plus s’arrêter, des torrents de compassion recouvrent la ville, une seule et unique voix déplore la tragédie.
Du procès de Moche Katzav, ancien Président, jugé coupable de viols et d’harcèlements, rien.
De la démission d’Ehud Barak du parti travailliste , rien.
Du Palestinien tué ce matin, rien.
Du processus de paix en berne, rien.
De la reprise des constructions dans les colonies, rien.
Rien, rien, rien.
Ne parlons pas de ce qui fâche? On dirait que les Israéliens ont fait leur cet adage pourtant si contraire à leurs manières de sauvages.
Car gueuler, ils savent faire. Réclamer, râler, menacer quand quelque chose ne leur convient pas, je les vois faire tous les jours et j’entendais ma directrice américaine se plaindre récément de ces procédés si peu polissés. Je l’ai déjà écrit ici, ne pas faire de vagues est la dernière chose que souhaite l’Israélien de la rue, au contraire, une petite joute journalière, ca vous maintient en forme.
Alors, pourquoi? Pourquoi ignorer, passer à côté, se taire?
Des Français, on dit qu’ils sont déçus de la politique. Que leur jeunesse ne s’y intéresse plus. Et pourtant à chaque année scolaire sa grève, c’est comme la mode, contre quoi proteste-t-on cette année? On peut arguer qu’il s’agit d’un sport national. Ainsi, l’un de mes professeurs de psychologie: “Vous amenez votre parente israélienne à la manif? Il faut qu’elle voie ça, avec le béret et la baguette, c’est la spécificité française!”
Mais au moins, dans ce pays où l’on apprend la réthorique depuis la Seconde, on sait se mobiliser pour défendre ses idées. On éduque ses enfants en les amenant aux défilés, on débat dans les facs. On manifeste même pour les autres, c’est dire -souvenons-nous du Tibet, de la guerre en Irak, des manifestations pro-palestiniennes.
Des Israéliens, on dit qu’ils savent se battre, les gens survivent à des conditions difficiles, la jeunesse travaille vingt fois plus et se démène pour financer ses études, la difficulté ne fait pas peur, elle stimule. Alors pourquoi tant d’énergies restent muettes devant l’actualité, devant le conflit qui est l’un des enjeux les plus brûlants de notre époque?
Ytzak Rabin a été assassiné il y quinze ans. Avec lui, s’est éteint, on l’a souvent dit, le grand espoir pour la paix qu’Israël ait connu. Mais ma génération avait dix ans. Que se passe-t-il depuis? A la commémoration en son honneur, sur la place à son nom, au coeur de Tel-Aviv, le public est bleu. Bleu comme la chemise du mouvement de jeunesse Hanoar haoved vehalomed, l’une des seules organisations socialistes et sionistes qui perdurent encore, et qui fait un travail d’éducation et d’acculturation dans tout le pays. Le souvenir de Rabin est primordial dans leur pensée, ils sont donc là en masse. Où sont tous les autres? Les étudiants, les jeunes familles, les personnes âgées?
Il y a une chanson israélienne, Nous sommes les enfants de l’hiver 1973 qui pleure les espoirs perdus de la génération née juste après la Guerre de Kippour à qui leurs parents avaient promis que ce ne serait plus jamais pareil. Non seulement, ils sont nés dans la tristesse, mais rien n’a changé depuis.
Pourquoi rien ne change? Pourquoi cette génération ne se révolte pas contre une situation intenable?
Je ne dis pas que tous sont pour la paix, loin de là. Mais qui souhaite vraiment donner trois ans de sa vie à l’armée? Qui souhaite vivre dans un pays constamment en danger, élever ses enfants dans la peur? Qui souhaite être haï de tous, investir la majorité de son budget dans la Défense ?
Les Israéliens savent faire la fête, ils font même la fête pour les autres, c’est dire - il fallait voir danser les gens sur les tables pour le Nouvel An, qui n’est pas une fête juive, rappelons-le. Ils savent pleurer aussi, et s’unir dans la compassion. Alors, qu’en est-t-il du reste? Des autres émotions sur la palette?
Je n’ose pas demander où est leur compassion pour les Palestiniens qui vivent si mal à quelques mètres de chez eux. J’ai entendu des justifications sur ce thème jusqu’à la nausée.
Je demande seulement où est leur colère, leur indignation.
Où est la protestation contre des colonisations entretenues par des théories religieuses d’un autre âge, où est la protestation contre un gouvernement qui se moque ouvertement des institutions internationales, où est l’envie d’en finir, enfin?
En lisant les déboires de Berlusconi, l’horreur de la guerre en moins, on se demande à peu près la même chose sur les Italiens. Passionnée, la Botte? Pourquoi ne l’a t-on pas renversé depuis longtemps, ce vieux dégueulasse? Ce n’est pourtant pas difficile, dans sa situation précaire, il ne tiendrait pas deux jours face à la rue. Alors, que font-ils, ils mangent des pâtes?
Pendant ce temps-là, les Tunisiens se soulèvent contre leur dictature, l’Iran explosait l’année dernière. Que se passe-t-il pour qu’un peuple décide qu’il en a assez? Que quelque chose s’embrase dans l’opinion?
Triste pays, vraiment, triste ville que Tel-Aviv où l’on peut manger, danser, faire ses courses à toute heure du jour et de la nuit, où l’énergie de la fête explose continuellement, à même la rue, où l’on vit sans frein, librement et pourtant où l’on s’indigne du bout des doigts, politiquement correct, pour la cause gay et le bien des animaux. Et, pendant ce temps-là, les gens meurent, des deux côtés, de génération en génération.
Blindés, les Israéliens?
Certainement.
Irresponsables ?
Terriblement.