Petite fille, six ou sept ans
” C’est un truc monstrueux, un liquide purulent, comme dans les films de série B, verdâtre et enfumé, ca vous prend à la gorge, ca courre sur le sol, la seule éventualité est de fuir, fuir à toutes jambes jusqu’au lieu où il n’y a plus que le mur, et alors je me blottis, les bras autour de genoux, les orteils relevés pour ne pas que ca touche. Parce que ça peut tomber comme la foudre, on est changé en statut de sel immédiatement, la terreur, la terreur d’être touchée par ce malheur galopant. Alors, je ne bouge plus, je fais le moins de bruit possible, peut-être que ce machin, ça a la vue floue comme les dinosaures, si on ne fait aucun mouvement, il nous voit pas?
La grande maison et la tristesse dedans. Tristesse d’incompréhension. Qu’est-ce-donc que ce monde-là où l’on m’a envoyé? On a du se tromper, je vais demander mon rapatriement, il fallait me dire, prévenir, je n’aurais pas choisie de naître si j’avais su!
Et puis justement, on ne cesse de me répèter que c’est moi qui ai choisi mes parents, ca aussi ca a le don de m’agacer, si j’ai choisi cet endroit-là, soit je suis beaucoup plus bête que ce qu’on me dit, soit il y a quelque chose que je n’ai pas encore compris. Est-ce que je suis censée faire quelque chose pour tout ce malheur? Je les aime bien, ces gens qui souffrent tant, ils sont bien enfermés dis-donc, on dirait que quelqu’un les a enchaînés. Ca m’embête de les voir souffrir ainsi, d’ailleurs si je réfléchis bien, c’est sans doute de ma faute, après tout c’est moi qui les ai réunis ensemble, c’est très clair, n’est-ce pas ce qu’ils essayent de me dire? Qu’est-ce que ca voudrait dire autrement cette phrase: “C’est toi qui nous a choisi”. Et vous, vous ne m’avez pas choisie?
Vu la gueule que vous faites, c’est loin d’être évident. Je n’y comprends pas grand chose à cette histoire, j’ai beau réfléchir de toutes mes forces, j’ai beau pousser sur mes neurones pour qu’ils fassent mieux leur travail, je ne comprends pas.
Peut-être que je née avec un défaut de fabrication? Si ca se trouve, c’est eux qui vont me renvoyer, ca leur fera des vacances, ils pourraient souffler un, lâcher leurs rôles de parents, parce que très visiblement, ils ont mal appris leur texte, c’est joué très approximativament, tout ça. Comme ils disent dans les cours de théâtre: “l’intention n’y est pas”. Va falloir revoir votre motivation, les gars. On moins, quand on adopte, les parents, ils passent des tests et tout. Des auditions, quoi.
En attendant, je me sens coupable. Je ne sais pas qui a inventé ce mot, c’est fabriqué pour les grands, mais moi je suis la seule petite-fille ici, alors, pas le choix hein, à Rome, fais comme les Romains, ben moi je fais comme les adultes, parce que les autres enfants, je les vois qu’à temps partiel, de 8H30 à 16H, ils se foulent pas, de vrais fonctionnaires. Donc, bon, le groupe de référence c’est les adultes, avec leurs mots compliqués et leurs états d’âme. Alors, oui, coupable, si ca veut dire n’avoir pas le droit de laisser sa maman parce qu’elle est triste, ben on y est. Pourquoi elle est triste? Mystère; enfin, non, pas complètement mystère, c’est bien là le problème, d’ailleurs, j’aimerais bien, moi, en savoir moins. Je pourrais jouer les idiotes du coup: ah bon, t’es triste? Ben, faut pas, viens jouer.
Mais le truc, c’est que je sais. Je sais pas comment vous expliquer, quand elle s’approche, y a des fois où je la laisse faire, j’aime bien, même, c’est agréable un câlin. Bon, eh bien, dans ces moments-là, ses pensées vont à l’intérieur de moi. Comme ça, comme de l’air, ca se voit pas, on peut se laisser avoir au début si on sait pas, mais moi je sais parce que tous ces mots d’adultes ce n’est certainement pas moi qui les ai inventés. Alors, voilà, d’un coup elles sont là, je sais exactement ce qu’elle pense, et je peux vous dire, c’est pas gai. Hou! Je comprends pas tout, mais je vois des images. Des fois, elle me raconte un truc, et je vois des flashs, je vois ce qu’elle me raconte avant qu’elle ne le dise, comme là fois où j’ai voulu écrire “EAU” et j’ai su toute seule que c’était e-a-u. Comment tu sais me demande Maman, aucune idée, je sais.
C’est pareil pour le reste, comment je sais, aucune idée, mais c’est bien là, et ca vous plombe une petite-fille, je peux vous le dire.
Alors, du coup je la regarde et je me dis: bon, le seul moyen qu’on s’en sorte, toutes les deux, c’est qu’elle aille mieux. Autrement je vois pas, ca pourrait être son problème, mais c’est le mien aussi, puisque je sais ce qu’elle pense, enfin, c’est pas vraiment ça, ce sont ses pensées qui sont en moi.
Mais comment fait-on ça? Et bien, c’est justement ce que je ne sais pas. C’est là que je me casse la tête. Faut pas la laisser, ça c’est évident, des fois qu’elle disparaîtrait, je lui fais pas beaucoup confiance à celle-là. Elle a des mouvements d’humeur comme ça, on sait pas d’où ça vient, on sait pas d’où ca repart, ce qui est sûr c’est que c’est imprévisible. Et y a des fois, j’en meure d’envie! Partir, m’en aller, faire un petit tour, des fois je tombe des nues, je vois des gens qui se marrent, des familles entières, c’est d’un bizarre!
Et j’irai bien voir comment ca se passe là-bas, réfléchir à une procédure d’adoption, peut-être que si je suis hyper sympa, je pourrais rester?
Tout de suite, ca se tord, là, dans mon ventre, dans cet espace qui n’est occupé que par elle: comment j’ai osé? Comment j’ai osé vouloir la laisser? Comment j’ai pu faire ça, alors que c’est évident, on est reliées par un pacte toutes les deux, je ne vois pas comment expliquer les flux de pensées autrement. Les pensées ont compris qu’elle et moi, c’était un peu la même chose, elles prennent pas la peine d’envoyer du courrier à deux adresses différentes, tôt ou tard, on ne fera plus qu’un, alors pourquoi se fouler.
Pfff, une vraie misère cette histoire. Ca vous prend et puis ca vous lâche plus. Bon, l’espoir c’est que quand je serai grande, je saurai ce qu’il faut faire; mais remarquez, j’en suis pas si sûre, parce que mon père que je sache, il est grand, et il n’a pas franchement l’air de savoir à quoi s’en tenir. Peut-être aussi que quand je serai grande, il y aura plus de place dans mon corps, puisqu’il aura grandi lui aussi, il y aura toujours elle et moi bien sûr, mais on sera moins serrées.
N’empêche, je voudrais bien qu’on m’explique pourquoi ce truc-là, ca ne marche que pour le malheur. Je veux dire, bizarrement, quand elle mange une glace, moi j’suis pas au courant, le goût ne se partage pas. Les choses sympas, non. Par contre les pensées tristes, alors là oui. Faudrait au moins qu’on soit équitable dans la générosité.
Donc voilà, je suis une petite fille avec un problème d’adulte.
Et j’échangerai bien mon intelligence précoce contre un peu d’insouciance, enfin rigoler un peu quoi, grimper aux arbres, quelque chose.
Quelqu’un peut-il m’aider? “